Il y a de quoi faire en termes de pistes narratives, et on peut tout à fait se laisser charmer par la cohue des sentiments fatalement dévastés qui en découlent. On peut aussi être agacé par ce que Benoît Jacquot n’y déploie pas grand-chose de plus qu’un catalogue quasi exhaustif des scènes de mélo, dont l’invraisemblance n’est pas aussi dérangeante que l’application à la lettre et le manque d’enjeu – pire, d’émotion. On ne doit l’intensité dramatique des séquences, lourdement soulignée par des lignes mélodiques sombres et menaçantes, qu’à l’excellence du jeu des trois acteurs, décidément très à l’aise dans le drame bourgeois et qui évoluent dans une mise en scène rigide quoique efficace : brusques zooms avant (la rencontre avec Sophie) et alternance de plans larges avec gros plans pour tenter de “pénétrer l’intimité” des personnages. Personnages assez mal dessinés par ailleurs : Marc est stressé (c’est normal, il est inspecteur des impôts), Sophie est émotive, pleure tout le temps et dit souvent “je ne sais pas”, Sylvie est évanescente, une apparition (c’est normal, c’est Charlotte Gainsbourg). S’en mêle au mi-temps du film une atroce voix off, qui permet de donner le curseur de l’avancement de l’action : “Sophie et Marc ne disaient presque plus je ne sais pas” (ça veut dire qu’ils vont bien).

On peut, en revanche, aimer suivre ces actrices qu’on aime dans un rôle aussi rodé que savamment exécuté – d’autant que Catherine Deneuve joue la mère des deux soeurs. Dans les meilleures scènes de 3 coeurs (pourtant pas les plus essentielles à l’histoire), la connivence entre Gainsbourg, Mastroianni et Deneuve est flagrante, et l’amour de Jacquot pour ses comédiennes est celle d’un spectateur presque plus que d’un cinéaste. Il faut voir Deneuve apporter ses gâteaux sur un plat à dessert, consoler Sophie ou dire à Gainsbourg, droit dans les yeux, “tu fumes trop”, pour se rendre compte qu’elle est intouchable, et qu’on peut vraiment la regarder faire n’importe quoi. Dans ces instants entre mère et filles, le plaisir (coupable) est là ; la figure masculine (sur laquelle le film est centré) est elle, absente, tristement coincée dans la trop lourde littéralité du coeur malade, organe entravé par la passion exactement comme par la maladie, qui bat très fort chez Marc mais pas beaucoup pour nous.