Le Scandale Paradjanov

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Ce film, hommage à un maître du septième art, sera aussi l’occasion pour beaucoup d’aborder une oeuvre géniale.

Vouloir évoquer la vie et l’œuvre d’un génie au cinéma (et a fortiori d’un cinéaste génial) est une gageure que seuls quelques grands metteurs en scènes ont su métamorphoser en films à la hauteur de leurs sujets. Citons l’immense Van Gogh de Pialat (1991) et aussi le magnifique et crépusculaire Bird de Clint Eastwood (1988). C’est à cet exercice difficile et néanmoins rebattu que se sont attelés Serge Avedikian et Olena Fetisova avec Le Scandale Paradjanov qui évoque l’existence mouvementée du grand réalisateur arméno-géorgien Sergueï Paradjanov, mort en 1990, auteur notamment des Chevaux de feu (1964) – qui l’a fait connaître en Occident -, et de Sayat Nova, la couleur de la grenade, en 1966. Disons-le d’emblée, l’immense défi consistant à vouloir relater l’infinie complexité d’un artiste du calibre de Paradjanov est ici très honorablement relevé, car les auteurs réussissent à nous révéler, dans une sorte de fusion, à la fois sa personnalité et son œuvre complexe. Avédikian et Fetisova ne sont donc pas tombés dans le piège du biopic linéaire et lointain avec ses étapes obligatoires : l’ascension, la déchéance, la rédemption…

 

Il fallait être beaucoup plus subtil que ça pour filmer Paradjanov, sa vie, son œuvre, car l’artiste fut, comme le dit Avédikian dans le dossier de presse, un « homme hors-normes, qui avait un talent hors-normes». Un homme de démesure qui « voulait que la vie soit intéressante à chaque instant ». Il était exigeant, caractériel et sensuel. C’était «un illusionniste charmeur». Serge Avédikian, qui connaissait Paradjanov, a pu, avec plus de facilités, retranscrire dans son film l’esprit du cinéaste : provocateur, poète, doté d’un humour ravageur et nourri par un mélange admirable des cultures ukrainienne, géorgienne et arménienne. C’est d’ailleurs de ce croisement foisonnant entre les cultures de ces trois pays – sous le joug soviétique durant la vie de Paradjanov – que semble naître à l’écran le cinéma surréaliste, s’il en est, de Paradjanov. Les réalisateurs recomposent certains tableaux fixes ou l’on devine aussi l’influence de Dali, sensible par exemple dans Sayat Nova où, comme le note notre consœur Fleur Chevalier dans un article paru dans nos colonnes (1), nous voyons dans un tableau « une coquille d’escargot (…) déposée sur le sein d’une femme. » Ainsi Avédikian et Fetisova parviennent à nous montrer dans un même mouvement l’esprit du créateur et sa transformation en actes, sur la pellicule. Ils composent à l’instar de Paradjanov dans ses films des scènes composées en plans-tableaux dans un récit non narratif, style que le maître mettra en place à partir des Fresques de Kiev (1966).

 

De cette liberté créatrice, Paradjanov paiera le prix. Pour les autorités soviétiques, le surréalisme, la poésie du cinéaste, sont un affront, une offense au réalisme du Parti. Effectivement, vu sous cet angle, quoi de plus contradictoire entre la froide bureaucratie rouge et l’excentrique amour de la beauté du maître ? Paradjanov sera donc arrêté à Kiev en 1973 et condamné à cinq ans de prison pour homosexualité. La persécution du cinéaste est évoquée à intervalles réguliers dans le film, par des tableaux, à la manière du maître, mais ceux-là sinistres et gris, ou l’on voit comme dans une image d’Epinal, l’angoissante et glaciale mise en scène d’interrogatoires avec des fonctionnaires monolithiques et implacables. Fleur Chevalier (1) rapporte à ce sujet le témoignage de l’artiste à propos d’un procureur : « Le juge Makachov a dit : « Vous méritez un an. Mais j’essaierai d’en obtenir cinq. Parce qu’en cinq ans, on vous détruira ».

Libéré en 1979, Paradjanov fut donc un dissident malgré lui, et la volonté de son procureur ne sera pas exaucée car le maitre continuera à travailler jusqu’à sa mort.

(1) Article à l’occasion de la sortie du coffret DVD Sergueï Paradjanov

Titre original : Paradjanov

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Durée : 95 mn


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