Pléthore de vide, pléthore de formes
En exploitant les nouvelles technologies lors de la sortie des trois épisodes de la première partie de la saga, George Lucas construit un opéra rigide qui perpétue l’instinct baroque de ses créations. Les mouvements de caméra sont créés à l’ordinateur et conçus par le mouvement des vaisseaux spatiaux, tous prompts, par le biais de tous les panoramiques introductifs des six films par exemple, à incarcérer les personnages dans un espace amorphe. S’il s’agit de l’espace, il faut envisager l’homme et sa relation au cosmos dans le fractionnement et le vide.
La dextérité du réalisateur américain se fonde sur la connaissance d’une technique de virtualité fondée sur l’«accessoirisation» du plan. Il n’est pas rare de voir les illustres personnages de la saga côtoyer un élément dans le cadre qui semble facultatif, voire saugrenu. Ce que les écrans verts permettent, c’est de manier le vide dans sa forme la plus paradoxale : en tant que matière. Le vide n’est plus invisible, il devient protéiforme par le travail et le mouvement artistique incessant du plan. La notion de cadre en tire sa quintessence, puisque la construction type du plan lucassien se base sur le mouvement, la modulation du monde. En cela, il rejoint la conception bazinienne du cinéma. Le plan devient l’écrin de l’action et du mouvement. L’espace infini est clos par la fixité de la caméra, tout en vibrant en son sein.

Fondamentalement, la patte Star Wars consiste à travailler ardemment sur les formes : les ovales, les segments colorés avec les sabres lasers, les figures rondes comme peuvent l’être les corps ou souvent les machines de guerre zoomorphisées (dans leur modes de déplacements et dans leur formes) lors des conflits. Ces machines témoignent d’une animalité alternative et regressive qui s’appuie sur un oxymore littéraire : un primitivisme moderne. A l’évidence, le monde de Star Wars est une expérience visuelle construite sur une polyphonie formelle. Le travail de George Lucas s’entiche d’une variation constante, d’un rythme visuel ponctué par des formes pointues ou rondes ayant peut être comme référence les peintures de Kandinsky. La partition de formes est capable de faire chanter les formes les unes avec les autres, tout en scindant la signature visuelle des films en au moins deux branches morphologiques et génétiques. C’est ainsi que ce grand orchestre de formes se polymérise en une seule symphonie. La plasticité du cinéma de George Lucas au fil des films Star Wars prend son envol pour varier les rythmes visuels par le mouvement au sein du cadre avec les combats, ou bien avec les mouvements de caméra qui insistent sur la progression constante d’une forme arrondie ou pointue dans le plan. L’idée de progression imprègne fortement l’arrivée d’Obi Wan et Anakin pour libérer le Chancelier Palpatine dans Star Wars : épisode III, la Revanche des Sith.

C’est ainsi que le vide reste un point de repère pour une caméra qui ne cesse de provoquer et jouer du paradoxe avec un monde fulgurant qu’elle promeut dans sa fixité. Il est très fréquent de constater que les vaisseaux migrent vers d’autres planètes sans que leur fulgurance ne soit filmée. Lucas use d’ellipses pour signifier la progression et la rapidité. Il délimite et n’étend pas l’espace, afin d’exploiter le potentiel artistique du néant et de l’énergie cinétique de son imagination. Comble ! Seule la vitesse dans ses films reste impalpable, alors qu’elle est un pilier de son univers. Elle reste invisible et éloignée, au contraire du vide qui lui, est cristallisé. De ce fait, les épisodes de la première trilogie sont des films qui se déploient toujours vers un ailleurs, et proposent sans cesse une énergie centrifuge qui jaillit. La pureté visuelle du style de George Lucas est fondée sur les chocs visuels, sonores et un effet de masse, grâce aux différentes textures (le métal, les étincelles qui sont très présentes dans les combats finaux). George Lucas utilise le langage et ses distorsions, les costumes, les décors pour (re)créer un film d’époque : en japonais, les jidai-geki, films d’époques, sont des œuvres mettant en scène un système féodal (Star Wars aussi), avec des samourais. Le réalisateur américain occidentalise la portée mythique et traditionnelle japonaise, en jouant sur la phonétique du nom et de théâtralité. La genèse et l’objectif de sa trilogie est de se révéler comme une aporie perceptive, un incessant bouillonnement auditif avec les sabres, les bruits des armes, les différents langages des peuplades, un incessant bouillonnement sensoriel basé sur l’inattendu et l’inatteignable, un bouillonnement cinématographique illustré par une rigueur dans la mise en scène prompte à ériger le système du réalisateur en une prose inégalée et originale.

Lucas se plait à créer un pandemonium chromatique, un cristal impur à plusieurs facettes. Tragique, il exploite les poussées, les pulsions sombres du personnages principal. La transformation est connue de tous, mais comment arrive t-elle à échéance ? Quel est le Destin de cet enfant arraché à sa mère sur l’autel d’une prophétie nébuleuse ?
Star Wars : épisode I, la menace fantome est un film rompu aux teintes rosées et à une tonalité chair des couleurs. De par son titre, le film englobe déjà l’amplitude du chaos à peine voilé. Il se manifeste par l’écrasement (phénomène très présent dans la trilogie) que provoque l’architecture des bâtiments. La prophétie dont Anakin est le sujet vire implicitement au cauchemar. La guerre entre les Gun Gan et les droïdes de l’armée séparatiste est l’occasion pour George Lucas de peindre son cadre d’un bouclier rose avec les couleurs beiges des corps de métal. Le rose infantile du premier épisode contrebalance avec l’orange du troisième volet. Couleur crépusculaire par excellence d’une vie de Jedi, celle d’Anakin Skywalker, qui s’éteint. Les couleurs participent à combler picturalement l’épuration du style de Lucas, afin de faire de l’espace un aimant pour l’invisible, en vue de transformer le régime de l’image : ses films passent généralement d’un régime figuratif vers un régime abstrait, grâce au phénomène d’aplatissement que provoquent ces lampées de lumières et de couleurs. En témoignent les nombreux gros-plans sur les mains agitant les sabres laser à une vitesse importante dans le but de balayer le plan d’une couleur vive en mouvement. Les scènes de combat sont de magnifiques prétextes pour George Lucas pour expérimenter ses recherches sur le jet de lumières, des couleurs et l’énergie de la main, du système nerveux qui la guide.

Devenir un Sith revient à ne plus vivre dans la frustration perpétuelle d’une vie dont les Jedis s’obsèdent à extraire la jalousie, la possession et la peur. Ce dont s’affranchit Anakin, en cédant à la tentation et en pénétrant diaboliquement dans le pacte wildien de la trilogie, c’est une vie privée de limites et de jouissances égocentriques. D’ailleurs, le jeune homme fit l’amère expérience d’une totale castration en se faisant couper les deux jambes et son bras gauche lors de son combat sur Mustafar face à Obi Wan. Personnage asséché de sa substance maléfique, il devient un organe de sécrétion assouvi de pouvoir par la robotisation de son existence, comme si le corps humain ne suffisait plus à contenir ou accueillir toute cette énergie. L’absorption de ce nouveau flux passe par la création d’un super-corps, aux membres à la perfection robotique, au tronc à la perfection charnelle et humaine. Dark Vador, en tant que corps, est lui aussi un collage, une des nombreuses déclinaisons de l’hybride selon Lucas. De plus, Star Wars n’est pas régi par des expansions sensuelles fortes, puisque le space-opéra est dépourvu de sexe et de sang. Par contre, il est fortement imprégné de métaphores psychanalytiques appuyées sur la castration, avec des bras et des jambes coupées qui désamorcent tout effet de beauté et de perfection physique. Anakin devient un asthmatique régnant sur la galaxie, et le Chancelier, lorsque celui-ci est découvert en tant que Dark Sidious, perd de sa constitution corporelle face à Mace Windu. Son visage se liquéfie, sa voix devient plus rocailleuse. L’homme qui gouverne se distingue des autres par son penchant pour la laideur et la difformité. S’incarne alors une nouvelle typologie du pouvoir qui regroupe ses propres codes : les masques (Dark Vador et le visage affreusement ridé de l’Empereur), les voix (celle d’un robot pour Dark Vador, et la voix rocailleuse et vieillie de l’ex-Chancelier), le physique (tous deux recouverts de noir). Politiquement, l’Empire est gouvernée par deux têtes et deux visages indiscernables.


De plus, en tant que réalisateur de science-fiction, il semblerait que George Lucas ait été influencé par Isaac Asimov, dans son traitement numérique du Destin. Outre son obsession pour les robots, dans son épopée Fondation, que reprend Lucas, Asimov crée une science nouvelle, baptisée la « psychohistoire ». Hari Seldon, son inventeur, décompte l’avenir à base de psychologie et de mathématiques. Ainsi construit, l’avenir devient hypothétiquement prévisible. L’affluent entre Fondation d’Asimov, et Star Wars : épisodes I, II et III, est fondé esthétiquement sur la mathématisation du dispositif inventé. Qu’il s’agisse d’un compte à rebours et d’une temporalité qui s’affiche comme un cycle sur le point de se terminer (Star Wars), ou qu’il s’agisse de plusieurs boucles concentriques anticipées (Fondation), l’omniprésence du créateur ou du héros établit deux discours sur la liberté fondée sur le déterminisme. Dans Fondation, on déduit l’instant T sans savoir la forme qu’il va revêtir, alors que pour Star Wars, Lucas montre comment celui-ci prend forme, sans véritablement savoir quand il va advenir. Il s’agit là d’un miroir numérique et mathématique des mondes, qu’exploite George Lucas avec une mise en scène métrique qui reprend cycliquement les mêmes formes lors de situations redondantes : la frontalité pour l’arrivée d’un sith, ou encore le profil pour Palpatine/Lord Sidous, laissant planer ainsi le doute sur la seconde facette de sa personnalité. La plus spectaculaire des manifestations de cette rime reste certainement le plan de profil de Palpatine, à la fin de Star Wars : épisode I la menace fantome, pendant l’incinération de Qui Gon Jin (à l’instar d’Anakin brûlé vif à la fin du troisième épisode, là aussi une rime s’opère entre les différents épisodes). Cette faculté d’utiliser le gros plan pour insister sur le machiavélisme et la manipulation, permet à Lucas de creuser le plan et produire dans le même mouvement une fibre dramatique qui va de l’extérieur vers l’intérieur, vers un centre. La trame narrative ne fonctionne plus par effeuillement, le voile est tombé par un phénomène de personnification. Le Mal n’est pas dévoilé, il ne fait qu’effleurer le monde, comme une patine sombre, afin de rendre l’espace visuellement brutal. Brutalité et violence que le prochain jeu vidéo, Star Wars, The Force Unleached, ne rendra que plus palpable.


source illustration :
– DVD collector Twentieth Century Fox home entertainement Star Wars : épisode I La Menace Fantome (Star Wars : episode I The Phantom Menace), Lucas Fils Ltd.
– DVD collector Twentieth Century Fox home entertainment Star Wars : épisode II l’Attaque des Clônes (Star Wars : episode II Attack of the clones), Lucas Film Ltd.
– DVD collector Twentieth Century Fox home entertainment Star Wars : épisode III La Revanche des Sith (Star Wars : episode III Revenge of the Sith), Lucas Film Ltd.