
Une reconstitution historique biaisée
L’œuvre s’ouvre à l’aube de la guerre, dans la petite ville tranquille de Piedmont, où la famille Cameron vit harmonieusement, son bien-être quotidien capté à travers des gros plans sur des chiots, des chats, au milieu desquels sont partagées discussions avec ses enfants et délectation opulente d’un cigare, au son d’une musique douce. Nous sommes avant le début de la guerre de Sécession, ce tableau idyllique sera bientôt terni par la guerre civile puis, en deuxième partie du film, par la Reconstruction, qui verra le « bon vieux Sud » annihilé. David W Griffith parsème Naissance d’une nation d’encarts de fac simile historiques (l’assassinat d’Abraham Lincoln, la bataille de Bull Run qui est une victoire pour les Confédérés, le discours de l’homme d’état Daniel Webster sur la fin de la souveraineté d’Etat, la fin de la guerre le 9 avril et la reddition du général Lee, …), un éventail historique qui aurait été servi admirablement par la modernité de la mise en scène de Griffith, son montage précisément raccordé, son échelle de plans, son traitement du son, s’il ne servait pas un regard si violemment ségrégationniste et une propagande fielleuse.

Geste violent et raciste – Glorifier le Ku Klux Klan
Le film s’ouvre sur cet encart infâme et glaçant : « the bringing of the African to America planted the first seed of division », balayant automatiquement l’œuvre d’un regard digne et progressiste. C’est ce geste à la gloire de la suprématie blanche qui pèse sur tous les plans, qui a valu au long métrage de vives polémiques et patentes motions de censure. La seconde partie du film se consacre à l’édification du Ku Klux Klan, qui naît à la fin de l’année 1865, à la sortie de la guerre. Derrière la pureté du visage d’une jeune Lilian Gish interprétant une fille Stoneman, dissimulés derrière des costumes blancs, dont ils couvrent également leurs chevaux, leur capirote menaçant, et leurs croix gorgées de vindicte brandies comme des lances, des hommes s’assemblent pour former une vendetta pestilentielle présentée dans des séquences d’ensemble de groupes proches d’un roman de chevalerie. Une rescousse chevaleresque signée de têtes de morts sur les cadavres abandonnés dans la ville de Piedmont. A travers ces séquences seigneuriales, le film figure une image avilissante de l’homme noir, représenté comme un être vil et dangereux (la longue scène d’agression et de fuite de la fille des Cameron poursuivie par l’esclave Gus, le portrait peu valorisant du mulâtre Silas Lynch au service des Stoneman). Il s’ouvrait sur une note du cinéaste réagissant aux réactions hyperdemiques qu’avaient pu provoquer son film à sa sortie, le menaçant de censure : « We do not fear censorship ».
Dans un article des Cahiers du Cinéma de ce mois (n°728, décembre 2016), le critique Nicholas Elliott revenait sur une année marquée par la multiplication de vidéos de meurtres de Noirs par la police, arguant avec désarroi que « dans une Amérique qui vient d’élire un président ayant fait une campagne ouvertement raciste, dont le Ku Klux Klan s’est empressé de saluer la victoire, difficle de croire que la verité des images l’emportera. » Une attestation par l’image qui, comme dans le cas de Naissance d’une nation, si elle peine à faire valoir sa charge, ne doit pas craindre la censure uniquement pour qu’elle ne nous crève pas les yeux de ce qu’elle engramme à l’écran, sur nos rétines, et nous pousse à condamner toujours plus vivement l’inacceptable, qui plus est lorsqu’il est aux fondements d’une civilisation.