Nous sommes chez Noah Baumbach, où l’utopie se fracasse rapidement sur le quotidien : les idéaux de la jeunesse, chez le réalisateur de Greenberg (2010) et des Berkman se séparent (2006), n’ont qu’un temps. Et “parce que j’étais amoureuse d’elle”, Tracy devient bientôt aussi égocentrée et désagréable que son nouveau modèle – qu’on est incapable, c’est le sujet du film, de détester. Car Mistress America, récit d’apprentissage de la vie d’adulte, est avant tout le récit d’une fascination pour une aînée : l’amour est aveugle, et peu importe que Brooke n’écoute rien (mais “j’entends tout”, assènera-t-elle par la suite) ou qu’elle évacue d’un revers de main les doléances d’une ancienne camarade de classe qu’elle a “traumatisée”, elle est l’idéal à atteindre. Le film est ainsi l’envers de While We’re Young, précédent long – bien moins subtil – de Baumbach : à l’obsession de la jeunesse (Ben Stiller et Naomi Watts se mettaient à copier un jeune couple de vingt-cinq ans) succède l’empressement d’être à l’âge où les choix se font pour soi-même, fussent-ils néfastes.

Dès lors, Mistress America danse sur un fil vertigineux, entre éblouissement – pour Tracy mais aussi pour nous – et détestation – le fait qu’on puisse aisément se reconnaître dans ces personnages imbuvables n’y est sans doute pas pour rien. Et c’est bien le plus intéressant, puisque ni Baumbach ni Greta Gerwig, couple à la ville, ne sont dupes de l’agacement qui peut naître de l’observation d’une vie qui est, aussi, la leur : lettrés, cultivés et cinéphiles, ils ont co-écrit un film qui leur ressemble certainement, où la notion de power couple (eux) ou de it girl (Brooke) est autant admirée – par convoitise – que raillée. En témoigne la scène centrale, très étirée dans le temps, dans une villa de la lointaine banlieue new yorkaise. Y vivent la “nemesis” de Brooke, ex-meilleure amie qui lui a piqué une brillante et lucrative idée de T-shirts “à fleurs agressives”, et son mari, “personne sur lequel on écrivait des papiers dans le New York Times” et qui n’est autre que son ex, aujourd’hui relégué à une vie saine, où les copines enceintes viennent faire des groupes de lecture (on n’y échappera pas) tandis que la marijuana est reléguée au frigo.
Toute la scène est cynique, mais aussi franchement hilarante, Baumbach ayant eu l’idée audacieuse de la monter en vaudeville : littéralement, les plans clippesques et léchés du début laissent place à une mise en scène théâtrale, dans laquelle les personnes entrent et sortent du cadre, et enchaînent leurs lignes de dialogue à un rythme effréné. Quelque part entre un épisode de Girls (la série de Lena Dunham) et une screwball comedy, la séquence fonctionne à plein, avant de se ponctuer par une révélation qui fera retomber l’excitation mais pas l’intérêt du film. Car dans son tout dernier tiers, Mistress America, oeuvre maligne, abat toutes ses cartes pour devenir tour à tour critique de l’autofiction, parfois entreprise ogresque de s’approprier la vie de quelqu’un d’autre ; et beau portrait d’une jeune femme (Tracy) confrontée à une crise d’identité, soucieuse de grandir vite mais désormais consciente de la nécessité de se construire par soi-même, autrement que par décalque.

Là où While We’re Young échouait à faire preuve d’autre chose que de méchanceté pour se dédouaner d’être un film hipster, Mistress America embrasse bien plus sincèrement son statut d’objet cool et de désir. Greta Gerwig, scénariste et actrice, n’y est pas pour rien : jamais encore elle n’avait si bien joué l’ambiguïté entre amabilité et franche antipathie, aidée par une gestuelle burlesque qui la caractérise et qui lui permet ici de littéralement habiter son personnage. Elle est prodigieuse, reine de comédie et fine auteure dont on attend avec impatience la suite : sa Brooke est la BFF (best friend forever) qu’on aimerait tous avoir, et dont les rêves déchus donnent presque envie d’accomplir les nôtres.