Le Temps scellé n’est pas un ouvrage théorique, on est loin d’Eisenstein. Il s’agit plus d’un recueil de pensées sur le cinéma et sur son cinéma de la part d’un auteur (Tarkovski tient à ce terme). S’il a été publié tardivement peu avant le décès du réalisateur, Andreï Tarkovski avoue qu’il mûrit ses écrits depuis les années 1960 – dès L’Enfance d’Ivan (1962), les difficultés incessantes de mise en place de ses projets, souvent entravés par les autorités politiques, lui ayant laissé du temps pour la réflexion. Dans une succession d’articles, il met au jour la nécessité morale du cinéma, se reconnaissant quelques maîtres (Bresson, Mizoguchi, Vigo, Buñuel, Satyajit Ray) ou affinités contemporaines (Antonioni, Bergman, le jeune Sokourov dont La Voix solitaire de l’homme en 1979 l’impressionne). Si les pages sur l’art – les arts plastiques contemporains – ne sont pas ses meilleures pages et font état d’un regard assez superficiel qui tient souvent du cliché éculé (ah le mythe de l’illumination de l’inspiration !), dès qu’il retourne au cinéma, sa plume se fait plus juste et incisive. Dès l’introduction, il pose sa « responsabilité envers les autres » (p.17). La création ne peut être chez lui envisagée comme un acte gratuit et purement mercantile. Chaque œuvre est alors non pas une réponse, mais un questionnement de l’existence humaine, un travail introspectif tant pour le réalisateur que pour le spectateur : « Le but de tout art (s’il n’est pas « consommé » comme une marchandise) est de donner un éclairage, pour soi-même et pour les autres, sur le sens de l’existence, d’expliquer aux hommes la raison de leur présence sur cette planète, ou, sinon d’expliquer, du moins d’en poser la question » (pp.46-47). Un art dont le rôle serait aussi de prévenir des catastrophes humaines imminentes : « Ces chefs-d’œuvre se situent à la lisière des cataclysmes historiques possibles ou prévisibles, comme des balises au bord de précipices ou de frontières » (pp.63-64).

« En un mot, l’image n’est pas une quelconque idée exprimée par le réalisateur, mais tout un monde miroité dans une goutte d’eau, une simple goutte. » (p.131)
Dans sa part la plus intéressante, Le Temps scellé évoque les problèmes et questions spécifiques soulevés par chacun des films de Tarkovski : ou comment la pensée de l’auteur s’incarne en image. Il évoque les choix et les contraintes d’époque, jette un regard a posteriori sur sa filmographie. Il s’attarde aussi sur la période européenne. Parti en 1982 en Italie tourner un film sur la nostalgie russe (Nostalghia, 1983), Tarkovski ne reviendra plus en URSS. En aucun cas, son point de vue ne s’impose. Il répète souvent que celui des spectateurs est aussi important, que chacun modèle le film selon son vécu propre. Souvent qualifié de pessimiste, il est intéressant de voir combien pour lui son cinéma est porteur d’espoir. Trop attaché à la figure du Stalker (1979), on en oublie un autre degré de lecture possible du film : celui d’hommes qui prennent conscience de leurs limites et de leur manque de fermeté morale. Leur surprenant refus final s’offre alors comme un geste d’humilité et de désir de perfectionnement éthique. C’est ce même regard sur la condition morale de l’homme que Tarkovski porte sur la tragédie de Hamlet (William Shakespeare, 1601) qu’il avait montée au théâtre et qu’il ambitionnait d’adapter à l’écran. « L’homme de haute stature spirituelle, contraint d’agir dans la réalité la plus vile et la plus basse, comme un homme du futur forcé de vivre dans le passé. Et la tragédie de Hamlet, telle que je me la représente, ne se situe pas dans sa mort, mais dans le fait qu’il doive auparavant renoncer à ses propres aspirations spirituelles, pour ne devenir qu’un assassin ordinaire » (p.243).


(1) Bill Viola dans son Journal en 1989, cité par Jérôme Neutres, « La métaphysique de Bill Viola », Bill Viola, Paris, RMN, 2014, p.18.
Image d’en-tête : Stalker (1979)