Des basses terres planes à perte de vue sous de grands ciels d’un bleu pur – où glissent parfois quelques nuages – ou d’une inquiétante obscurité ; le fleuve Mississippi et sa force tellurique ; une mystérieuse île sauvage… Jeff Nichols, originaire de Little Rock, capitale de l’Etat de l’Arkansas, développe depuis ses débuts une filmographique profondément ancrée dans le territoire où il a grandi. Une géographie du Sud des Etats-Unis où l’environnement naturel fait partie intégrante de sa poétique. « L’Etat naturel », surnom de l’Arkansas, était déjà au cœur de son premier long métrage, Shotgun Stories (2007). Il constitue le décor d’un lieu de vie rural, à l’ancrage social, économique et professionnel précis, souvent privé de l’espoir d’un avenir merveilleux (ici celui de trois frères laissés pour compte). Dans Shotgun Stories comme dans Mud (2012), l’homme vit de la pêche : Mud s’ouvre d’ailleurs sur l’acteur Michael Shannon en train de récupérer des casiers de pêche, un casque de plongée sur la tête. Dans Take shelter (2011), Curtis travaille sur des chantiers dans une petite ville de l’Ohio. Tracteurs, filets de pêche, morceaux de tôle, instruments de mécanique divers parsèment les films du cinéaste, autant de signes caractérisant une classe sociale rurale, blanche et plutôt pauvre, ainsi que son activité agricole, jusqu’à ses accents locaux (l’américain de Mud). Un territoire d’une partie reculée des Etats-Unis, peu représentée dans le cinéma contemporain, que Jeff Nichols investit d’une présence particulière et auquel il donne une voix, une histoire.

Le pouvoir de la Terre
Dans l’Arkansas de Take Shelter, l’intuition d’une apocalypse proche saisit Curtis, le plongeant progressivement dans un déséquilibre psychologique important qui le renverse comme il bouscule sa famille, avec cet obsédant objectif de construire un abri à tout prix pour protéger sa femme et sa fille d’une tornade destructrice à venir. L’environnement naturel se mue en une puissance grondante et semble alors conditionner une territorialisation mentale, isolant les figures qui le peuplent. Cette territorialisation se traduit par le cheminement psychologique tout en méandres de Curtis ; au même titre qu’elle saisit l’action de son dernier film Midnight Special, où deux hommes s’embarquent dans une cavale obscure pour remettre un petit garçon aux pouvoirs surnaturels entre les mains d’un « autre monde » venu se poser au milieu de champs de blé texans, sous la forme d’une nébuleuse. Tandis que dans Mud, c’est le fleuve du Mississippi qui sert de jonction entre une petite ville anodine et une mystérieuse île sauvage où deux jeunes garçons vont faire connaissance avec un étrange être prénommé Mud (« boue »), isolé de la civilisation. Quelle que soit la forme (surnaturelle à plusieurs reprises) que revêt le territoire, il endosse dans chacune des œuvres un rôle de catalyseur dans la poétique du cinéaste.


Lier le territoire au visage
Cette lueur étrange et parfois inquiétante lue sur le visage fascinant de Michael Shannon ; l’acteur phare de ses films, accompagne l’identité du paysage : visage tout en relief, rocailleux, aux sourcils soucieux, un œil plus ouvert que l’autre. Le visage visible, « la meilleure image de l’âme humaine » (Wittgenstein), de cet acteur plutôt taiseux est un territoire à lui tout seul. Il est la figure de proue du cinéma de Nichols, aux côtés d’une majorité d’hommes (de frères, d’amis), laconiques et opaques, et pourtant livrés de manière tout à fait transparente au monde. Tel le visage de Matthew McConaughey dans Mud, tannée comme les terres d’un canyon. Car derrière les arcanes de l’existence qui s’expriment dans l’archaïsme et la beauté des paysages du Sud, suspendus dans leur propre temps, ce que filme le cinéaste demeure lié à l’humain, psyché mise à nue, vivante et taraudée comme les méandres du fleuve Mississippi.