Il devient chez cette jeune artiste suédoise l’un des enjeux de l’exposition. Le déplacement du visiteur est plus que pris en compte : il est prévu et malmené. Elle cherche autant à orienter la visite qu’à la contraindre, l’entraver. Les espaces du Moderna Museet à Stockholm lui étaient alors tout indiqués. La visite débute ainsi à l’extérieur par une petite porte jouxtant l’entrée principale. Il faut descendre un escalier pour joindre les salles d’exposition. Ce dernier n’a rien de fantastique, il n’est pas aussi beau que celui de l’intérieur du musée. Il ressemble plutôt à un escalier de service à destination des employés de l’institution. Ce léger déplacement dans l’axe annonce l’exposition : le visiteur y pénètre comme dans un sas de décompression. La rampe d’accès avant le grand voyage.

Installation view from Moderna Museet © Photo: Albin Dahlström / Moderna Museet
Une solitude hors du temps
La première salle respire le souvenir. Aux murs, trois projections de ce qui semble être de vieilles diapositives en noir et blanc, recouvertes de grain. Les diapos défilant, l’image varie pourtant peu : seule une légère variation dans le cadrage ou le lent déplacement d’un corps ou objet rythment leur passage. À proprement parler, il ne s’agit d’ailleurs pas de diapositives. L’artiste fait des photocopies de ses photographies qu’elle transfère sur du papier acétate (transparent et adhésif), puis découpe au format diapo. Par ce procédé, l’image se détériore et semble subir un vieillissement accéléré donnant à leur contenu une antériorité qu’il ne possède pas. Ce sont trois récits extrêmement minimaux qui se développent image par image. L’un d’eux capte plus particulièrement notre attention : on y découvre une vue d’un pont parisien surplombant la Seine. Peu à peu, le pont se rapproche ou plutôt le photographe s’avance vers lui jusqu’à la proximité fatale et la tombée dans les eaux de Paris. Toujours être ailleurs titre alors cette œuvre de 2010 dans laquelle à l’entassement narratif des diapositives répond un empilement d’affiches 4×3 publicitaires jusqu’à la condamnation totale de la porte où elles s’amoncellent. Cette succession d’affiches en couleur, pliées, dont on entrevoit parfois encore le motif ou quelques mots (« best film »…), fait un écho inversé au noir et blanc des diapos. Affiches et diapos s’entassent les unes derrières les autres, la succession dans le temps ou dans l’espace offrant le sens tels les photogrammes de la pellicule cinématographique.

Toujours être ailleurs (Always To Be Elsewhere) , 2010
© Klara Lidén. Photo: Albin Dahlström / Moderna Museet. Installation view from Moderna Museet
Au doux ronronnement des projecteurs de diapo de la première salle se mêle le son plus lointain d’une mélodie qui accompagne l’une des installations. Cette musique mélancolique du groupe suédois Tvillingarna (1) infiltre tous les espaces comme une bande originale pour l’exposition. Elle pénètre peu à peu le visiteur et rythme ses pas. Contaminé, on se fait plus discret, plus secret aussi peut-être. L’expo n’encourage pas les débordements, au contraire, elle met au jour une intériorité, dévoile une intimité parfois très directe (Unheimlich Manöver), mais qui souvent s’offre non au grand jour, mais à la nuit tombée au cœur des villes, aux yeux de tous, mais sans personne d’autre que la caméra pour la voir. Cette solitude marque profondément les deux installations vidéo centrales de l’exposition.
Der Mythos des Fortschritts (Moonwalk) de 2008 est une vidéo dans laquelle on voit l’artiste danser un moonwalk dans d’espace urbain. Son interprétation du célèbre pas de danse est tout à fait littérale : elle marche (« walk ») à reculons et de manière légèrement chaloupée dans la nuit sous une lune qu’on imagine (« moon »). Durant un peu plus de trois minutes, se succèdent en plan fixe des vues de la jeune artiste « dansant » seule dans des rues, des parkings… Le sens de cette danse (issue de la soul et popularisée bien plus tard par Michael Jackson) est ainsi inversé et réduit en miette par sa répétition sans but et dénué de toute spectacularisation. De la danse, il ne reste ici que ce mouvement de léger recul reproduit en boucle, sans interruption, montrant l’artiste dans un inlassable bégaiement corporel teintant d’ironie le titre de la vidéo : le mythe du progrès.
C’est dans une situation similaire qu’on la découvre à nouveau dans Kasta Macka (New York, Frankfurt, Zurich) de 2009. Dans cette triple projection, on voit l’artiste au bord des fleuves, près d’un pont de trois grandes villes. Klara Lidén affectionne tout particulièrement ce type de zones d’ombres souvent délaissées des espaces urbains. Elle a pu y construire un abri de fortune créé avec les matériaux trouvés sur place à Berlin (Hus AB (House Inc.), 2003) ou y installer un service de poste gratuit durant un an (Bajki (Post), 2002-03) à Stockholm. Dans Kasta Macka (New York, Frankfurt, Zurich), on la voit jeter des objets trouvés sur place dans l’eau. Ce geste gratuit devient de plus en plus absurde à mesure que la nuit tombe et les objets lancés de plus en plus gros. Comme dans Der Mythos des Fortschritts (Moonwalk), l’artiste disparaît dans l’anonymat – rien n’indique qu’il s’agit de Klara Kidén – et devient un personnage : une isolée, une recluse de la société dont elle est visiblement exclue et qu’elle regarde de loin, de l’autre côté de la rive. Chaque objet rejeté deviendrait alors le manifeste de sa solitude et de sa colère. Par ricochet visuel, Kasta Macka évoque les films de Gus Van Sant. Une figure unique s’y développe, le corps est saisi plein cadre et l’humeur du personnage infiltre l’image entière, soulignée par la mélodie lancinante et sombre Hong Kong de Tvillingarna. Par projection, cet état se transmet au visiteur comme s’il habitait tout entier les espaces. L’exposition est alors une humeur sourde à visiter et à ressentir.
Figer le temps
À la quasi nudité des espaces de projection répond à l’inverse un couloir empli d’objets. Contraste volontaire et marquant, le visiteur se retrouve symboliquement bloqué, obligé de contourner les cartons suspendus tel un mobile de BBOXBOX (2009) et l’amas d’objets de Unheimlich Manöver. Si l’artiste était présente à l’image jusqu’à présent, son corps disparaît dans cette œuvre créée pour une exposition en 2007 au Moderna Museet. Mais paradoxalement, elle n’en est que plus présente. Elle dispose ici en tas, les unes sur les autres – l’empilement semble être, non pas une méthode ou une technique, mais un motif particulièrement cher à l’artiste – l’intégralité des affaires de son appartement stockholmois : étagères, livres, cuisinière, tv, frigo, lavabo, évier… Cet amas contrarie la visite et se donne comme un mur qui arrête le spectateur. Si les vidéos montraient des espaces extérieurs globalement dégagés et un corps trop libre et isolé, ici le rapport est directement physique : l’espace est obstrué par l’intimité de l’artiste. À la solitude intense mais lointaine des vidéos, répond celle d’autant plus palpable d’une vie entière réunie sous nos yeux mais où justement manque le principal : l’étincelle de vie même.

Unheimlich Manöver, 2007
© Klara Lidén. Photo: Albin Dahlström / Moderna Museet. Installation view from Moderna Museet

Untitled (Poster Paintings), 2010
© Klara Lidén. Photo: Albin Dahlström / Moderna Museet. Installation view from Moderna Museet
La dernière vidéo de l’exposition dénote par une violence affichée, d’autant plus immédiate qu’elle suit l’espace silencieux et vierge des Poster Paintings. Dans Bodies of Society (2006), on voit la jeune femme dans une pièce vide (on pense à son appartement vidé de ses meubles pour Unheimlich Manöver) s’approcher d’une bicyclette armée d’une barre de fer. Elle tourne presque langoureusement autour de l’objet avant de le fracasser frénétiquement. L’action est d’autant plus violente qu’elle semble largement préméditée. Mise en scène naïve mais passionnée de la vie sociale, des « corps de la société » ? Cette vidéo clôt l’exposition sur une note douloureuse. Par la mise en boucle de ses courtes vidéos (guère plus de trois minutes, le temps d’une chanson ou d’un clip), par leur caractère répétitif dans lequel la progression narrative (début, milieu, fin) perd son sens, par la lenteur du défilement des images et le hiératisme des objets, le temps semble se figer sur l’exposition de Klara Lidén. Celle-ci apparaît comme une zone préservée, dessinée et composée par l’artiste, un refuge du quotidien le plus trouble (solitude, exclusion, violence, sur-médiatisation et surconsommation) construit à partir des matériaux mêmes de ce quotidien. La sortie à l’extérieur, par le bel escalier du musée cette fois, n’en est que plus troublante.
L’exposition Klara Lidén au Moderna Museet de Stockholm s’achève le 9 octobre 2011.
Les plus toulousains d’entre nous pourront profiter de la présentation de quelques œuvres de Klara Lidén dans la cadre du Printemps de septembre qui se tiendra du 23 septembre au 16 octobre 2011 dans différents lieux de la Ville rose.
Toutes les infos sur le site du Printemps de septembre.
Klara Lidén a aussi reçu cette année une mention spéciale du Jury de la Biennale de Venise. La Biennale s’achève le 27 novembre 2011.
(1) On peut écouter à loisir le titre Hong Kong de Tvillingarna sur le Myspace du groupe.
Image en haut de page :
Der Mythos des Fortschritts (Moonwalk), 2008
© Courtesy of the artist and Reena Spaulings Fine Art, New York. DVD (colour, sound), 3:30 min