Le voyage de Jeremiah (Robert Redford) n’a pas de destination précise. Fatigué par la civilisation, laissant derrière lui un monde qui l’étouffe, il part seul dans les montagnes Rocheuses à la quête d’un idéal: vivre dans ces grands espaces et s’y retrouver; y renaître. Pourtant, « le pèlerin » comme on l’appellera, ne sera pas longtemps seul. Humaniste, c’est au fil des nombreuses rencontres qu’il fera qu’il apprendra à vivre dans cet état sauvage si idéalisé au départ. Apprendre à survivre à la faim et au froid auprès d’un chasseur d’ours, apprendre à vivre proche de tribus indiennes que sa vie passée n’avait pas permis d’approcher… Son errance devient vite parcours initiatique et, parti à l’aventure la tête pleine de rêves, Jeremiah va changer. Quitte à ce que ses rêves justement, soient écrasés par une réalité qu’il n’aurait jamais imaginée.

Partir à la recherche d’un mode de vie en harmonie avec la nature, voilà un thème faisant précisément écho au mouvement hippie en vogue depuis les années 1960. Pourtant en cette année 1972, Sydney Pollack, tout comme Wes Craven et John Boorman la même année avec respectivement La dernière maison sur la gauche et Délivrance, va malmener cette douce utopie. Ce que Jeremiah va fuir, il le retrouvera dans les montagnes qui vont l’entourer. La violence, l’incompréhension entre les hommes et l’impossibilité de trouver une place dans un monde qui ne veux pas de lui. Tout ce qu’il avait laissé derrière lui, il devra fatalement à nouveau y faire face. Road movie, Western, film d’aventure, Jeremiah Johnson est tout cela à la fois mais avant tout l’œuvre cruelle d’un cinéaste qui pendant plus d’une heure et demi placera son héros devant des chimères impossibles à vaincre.
Le ton très neutre avec lequel Pollack filme Robert Redford dans les paysages gigantesques de l’Utah semble laisser une chance au héros, comme si la réussite de son aventure ne tenait qu’à lui. Les épreuves auxquelles il sera confrontées s’abattront elles comme une fatalité qui détruira petit à petit Jeremiah. La construction du film marche sur cette dualité, sur cet illusoire équilibre entre la libre action du héros et sa nature même de personnage, de pion, qui, aussi grande que soit sa cage, se cognera toujours contre ses grilles. Si l’on donne dans Jeremiah Johnson, c’est pour mieux reprendre. L’amitié avec les tribus indiennes, l’amour d’une femme et d’un fils… On donne à Jeremiah sans qu’il n’ait lui même demandé quoi que ce soit, pour pouvoir tout lui arracher. Pollack organise la chute de cet homme. Un homme pacifiste se transformant naturellement en chasseur, en prédateur, quitte à renier tout ce qui l’avait fait quitter le monde « d’en bas »; un humaniste ne faisant au final plus aucun cas de l’humanité. Alors que Wes Craven organisait la rencontre entre de jeunes filles rêveuses et des tueurs en cavale dans La dernière maison sur la gauche, que John Boorman plaçait des citadins en mal d’émotion fortes face à une certaine idée de l’Amérique profonde dans Délivrance, Pollack met ici Jeremiah face à ses désillusions. Le résultat est sensiblement le même: la destruction d’une époque utopique.