« Puisque presque tout ce dont Jules Verne parle s’est réalisé. »
C’est ainsi que débute le Voyage dans la Préhistoire. Si Les Aventures fantastiques étaient une adaptation d’un roman un peu oublié de Jules Verne, Face au drapeau (1896), son premier long métrage s’annonce d’emblée sous le patronage de l’auteur féru de science et d’anticipation. Bien avant Spielberg, mais dans la lignée du Monde perdu (1925) d’Harry O. Hoyt, Zeman filme l’escapade d’un groupe d’enfants dans une Préhistoire féérique. La ferveur scientifique de deux des enfants devient prétexte à ce film en forme d’expédition et le voyage dans la Préhistoire ressemble à une lente remontée à travers les âges et les espèces. Zeman mêle avec précision et humour prise de vues réelles, maquettes et décors peints, alliant dans le même plan les effets spéciaux les plus visibles à un illusionnisme qui n’a parfois rien à envier aux grandes fresques hollywoodiennes de l’époque (si ce n’est leur budget faramineux). Si l’artifice est de mise, c’est toujours avec une visée pédagogique. Les légendes sont démythifiées et les animaux sont présentés plus ou moins tels qu’on pense qu’ils pourraient être. Le voyage dans la Préhistoire s’offre comme une visite zoologique d’une époque utopique d’avant la disparition des espèces où la science apparaît comme un égalisateur général : rien n’est ni beau ni laid, mais existe tout simplement. La science n’a pas ici le caractère potentiellement néfaste qu’elle revêtait dans Les Aventures fantastiques. Placée entre les mains des enfants, elle n’est qu’affaire de connaissance bien que plusieurs mises en garde sonnent contre l’utilisation qu’on pourrait en faire : la chasse par exemple qui n’est pas le but de l’expédition ou cette phrase désenchantée « À la place de ces arbres se tiendront un jour des puits de mines. »

« Quel dommage qu’elle ne comprenne pas mon monde magique. »
Mais Voyage dans la Préhistoire est moins un voyage dans l’espace que dans l’Histoire et l’imaginaire. L’expédition comme un jeu d’enfants au fond du jardin où chaque trouvaille et chaque action devient spectaculaire. Car Zeman croit dur comme fer au pouvoir de l’imagination et déplore la disparition du romanesque dans nos vies comme il l’évoque à plusieurs reprises dans les entretiens en suppléments. En pleine possession de ses talents, Le Baron de Crac est une ode aux puissances imaginaires et à la liberté visuelle. Cette troisième adaptation cinématographique des aventures du Baron de Münchhausen témoigne d’une mise en scène de plus en plus complexe, largement inspirée des gravures XIXe siècle de Gustave Doré, mais aussi très ancrée dans son temps. Le film s’ouvre par un alunissage, huit années avant les premiers pas de l’homme sur la Lune, mais quelques temps seulement après la mise en orbite de Gagarine. Comme dans ses films précédents, Zeman mêle sans complexes prise de vues réelles, dessins, maquettes, effets de textures et de matières au profit de l’histoire de son baron très british – il poursuit une partie d’échec pendant le combat. Jeux d’ombres, transparences, compositions en frise, surabondance de fumigènes (feu, mauvaises odeurs, fumées de pipes d’ailleurs souvent produits par la rencontre et l’immersion de liquides plutôt que par de vraies fumées), jamais pourtant le réalisateur ne devient formaliste ou ne plonge dans la gratuité visuelle et décorative. Chaque élément vient servir une vision précise.

Si l’on retrouve une méfiance vis-à-vis des avancées technologiques décrites comme inutilement dangereuses et meurtrières et une haine de la guerre (avec ironie parfois : « Vous entendez les canons ? Nous approchons de notre chère Europe. »), il s’agit véritablement avec ce Baron de « célébrer l’imagination humaine ». Le Baron de Crac est ainsi un personnage qui crée de la romance : il préfèrera toujours faire compliqué plutôt que simple, et ce pour le seul plaisir de l’intrépidité. Véritable moulin à paroles, il est son propre conteur, mais surtout un amoureux fou du monde qui l’entoure et de ses beautés, toujours à même de réenchanter le quotidien ou chaque situation dramatique. Malheureusement la jouvencelle préfère toujours le bellâtre au fantasque, quand bien même celui-ci aurait le charisme d’une huître : « Tout jeune homme dit la même chose à sa mie sous un ciel étoilé. Je le savais. L’inventeur n’est même pas original » ! Une vraie déclaration d’intention.

Sous ses splendeurs visuelles, l’œuvre de Zeman offre aux enfants – ses premiers, mais pas les seuls, destinataires – des positions fortes. Si ses histoires sont ancrées dans le passé (Voyage dans la Préhistoire, Les Aventures fantastiques) ou l’imaginaire pur (Le Baron de Crac), elles présentent pourtant un rapport et des grilles de lecture fines du monde contemporain qui ont marqué, et marquent encore, durablement les esprits. L’inventivité et l’humour d’un Terry Gilliam, qui livra sa version des Aventures du baron de Münchhausen en 1988, sont en partie issus de l’œuvre de Zeman. Utopie et inquiétude, foi et crainte en l’homme, si les techniques employées sont anciennes et parfois rudimentaires, le cinéma de Karel Zeman n’a pas pris une ride.
Voyage dans la Préhistoire et Le Baron de Crac de Karel Zeman – DVD édités par Malavida – Disponible depuis le 16 décembre 2013.
Suppléments : de brefs documents d’archives donnant la parole à Karel Zeman et ses proches dévoilant la naissance des films et la création des effets spéciaux.