« Rendre extraordinaire l’ordinaire, tout en gardant son aspect ordinaire. »
Les questions sont précises et directes et permettent au peintre contemporain de Warhol de défendre sa conception de la peinture. Lichtenstein souhaite une peinture qui soit « distance et visibilité » et apprécie « les sujets qui ont du bagage, qui ont déjà été traités. Le sens prend plus d’importance que le dessin ». La représentation et l’expression personnelle sont neutralisées. Ses sujets proviennent de la vie quotidienne, de la société de consommation des années 60 et la composition s’inspire des techniques d’imprimerie pour un rendu qui devient alors aussi attrayant que déshumanisé. Le travail est pourtant précis, pointilleux à en voir les nombreux essais de composition que fait l’artiste, et place Lichtenstein dans une longue lignée des peintres de la vie moderne – pout reprendre le nom de l’essai publié par Charles Baudelaire en 1863 – mais un peintre qui peindrait son monde, non plus directement, mais par les images que celui-ci produit. C’est ainsi donc avec logique qu’à partir de la fin des années 1960 Lichtenstein intègre à sa peinture une grande partie de l’histoire de l’art : l’impressionnisme, le cubisme, l’expressionnisme abstrait… Après avoir déjà été essuyé par les media, tout l’art passe à la moulinette du Pop Art.

Mais tout autant que les propos de l’artiste, le documentaire vaut pour ce qu’il ne dit pas et ce qu’on ne voit pas habituellement. La caméra s’intéresse ainsi longuement à l’atelier de l’artiste, laissant Lichtenstein parfois loin dans le plan ou absent. Ce qu’on voit alors, ce sont les toiles en cours d’exécution : les travaux de collage préparatoires, les papiers perforés qui servent de pochoirs aux fameux points des trames d’imprimerie (les "dots") qui peuplent les tableaux du peintre, la lente évolution des compositions… La caméra laisse ainsi souvent deviner des choses qui sont par la suite confirmées par l’artiste, des références du peintre à un travail ironique sur l’abstraction. Surtout, le film s’attarde sur une des séries majeures de l’artiste – quasi absente de l’exposition parisienne – celle des « reflets » en cours d’exécution lors de l’entretien de 1988, issue d’une série plus ancienne dans laquelle Lichtenstein représentait des miroirs. Cette nouvelle série prend source dans la tentative de photographier des gravures, le reflet du verre les protégeant apparaissant immanquablement dans la photographie. Lichtenstein commence alors une série de toiles intégrant en elles ces reflets. Ce qu’on regarde n’est plus seulement la représentation d’un sujet quelconque, mais bien le tableau d’un tableau : la représentation d’une image. L’image devient alors abstraite, le sujet original apparaît barré de bandes monochromes et de trame d’imprimerie, ces reflets peints renvoyant directement le spectateur à sa propre position de voyeur.
Parfait complément de l’exposition – parfois même plus complet qu’elle -, précis, pédagogique, drôle par moments, Roy Lichtenstein, New York doesn’t exist est un document de premier ordre sur un artiste majeur du XXe siècle, à la fois excessivement connu, mais dont l’importance n’est peut-être pas encore suffisamment attestée, masquée par le vernis préjudiciable que revêt encore trop souvent le Pop Art pour certains – et que ce DVD comme l’exposition peuvent aider à lever.
Roy Lichtenstein, New York doesn’t exist d’André S. Labarthe – DVD édité par les éditions Capricci et le Centre Pompidou – Sortie le 2 juillet 2013.