« J’aurais aimé, ou je pense que j’aurais aimé, une destinée épique. (…) Sans doute, cette nostalgie de la vie épique était importante pour moi. »
De l’enfance passée entre l’Argentine et l’Europe (la Suisse et l’Espagne) jusqu’à la reconnaissance critique et publique, l’entretien évoque de manière chronologique la carrière de Borges (1899-1986), donnant quelques clés de lecture de l’œuvre plutôt que d’en dévoiler le sens. Il met en avant son goût pour une littérature simple, détachée des affèteries de ses débuts dans le mouvement espagnol ultraïste qu’il considère comme une impasse : un désir d’aller vers une simplicité d’écriture ou de donner aux choses une apparence de simplicité. Il développe ainsi son goût pour le réalisme qui le porte vers Zola, Maupassant et surtout Flaubert, Bouvard et Pécuchet (1880). Cela explique alors peut-être pourquoi le fantastique chez Borges s’ancre au plus près de la réalité, avec le plus souvent un rejet du surnaturel et du surréalisme : « Je crois que les seules métaphores valables sont les lieux communs ». Il évoque un conte en cours d’écriture – qui s’avèrera être L’Autre, publié en 1975 dans Le Livre de sable -, une histoire où l’auteur rencontre le double de lui-même plus âgé. Pas d’explication à cette curieuse rencontre d’à travers les âges sur un banc qui replie l’espace-temps sur lui-même. « Je n’aime pas la science-fiction, je trouve qu’il y a toujours quelque chose de raté dedans. Même dans le cas de Welles qui a un peu inventé le genre ». Il se différencie ainsi de son ami Adolfo Bioy Casares dont il dit admirer le travail – ils ont d’ailleurs tous deux publiés plusieurs ouvrages à quatre mains dont Chroniques de Bustos Domecq (1967) – mais ne pas aimer l’explication mécanique qui intervient dans son roman L’Invention de Morel (1940). Pour Borges, la machine souvent reliée à la SF bride l’imagination, là où la magie peut la décupler.


Écrivant ce qui aurait pu se produire, Borges s’est ainsi souvent plu à voir ses fictions déborder sur la réalité. Critique littéraire de renom, publiant certaines de ses nouvelles dans des revues, quelques-uns de ses personnages ou inventions ont pu être pris pour vrais. C’est le cas de Pierre Ménard, auteur du « Quichotte », publié dans la revue Sur avant de paraître au sein du recueil Fictions (1944). Borges y décrit la vie et l’œuvre de Pierre Ménard, auteur des années 1930, qui entreprit de réécrire à l’identique deux chapitres du Don Quichotte (1605) de Cervantès. La rumeur de son existence enflait, ce à quoi Borges répondait invariablement : « Bien sûr que tu as entendu parler de Pierre Ménard. Je ne peux pas inventer des choses comme ça » ! Cela se reproduit avec d’autres nouvelles, voyant certains des lecteurs partir à la recherche des ouvrages fictifs qu’évoquait Borges. Pour celui qui souhaitait dans Sur, l’idée du monde changé par un seul livre, ses fictions finirent par envahir le réel (1).
Les entretiens reviennent aussi précisément sur quelques motifs clefs de la littérature borgesienne : le miroir et le double, le poignard, le labyrinthe (qui donne le superbe Jardin aux sentiers qui bifurquent) ou la fascination du tigre, animal qu’il affectionne tout particulièrement (« Symbole de beauté et de force ») et qui l’a longtemps empêché d’apprécier Le Livre de la jungle (1894-1895) de Kipling pour le mauvais rôle conféré à Sherkan. Des symboles dont en 1972, il tente de se dessaisir « car à 72 ans, ils me ressemblent trop ». Plus inattendu est le rapport qu’il développe au temps. On connaît la passion de Borges, comme de Bioy Casares, pour la description d’un temps cyclique, qu’ils considèrent comme l’un des, si ce n’est le seul, grands thèmes de la philosophie et de la littérature. L’auteur avoue ici trouver le sujet passionnant, mais sans nécessairement y croire : « C’est ma raison qui n’y croit pas, mais mon imagination y croit. Mais l’imagination est plus importante ». L’imagination humaine et son pouvoir sont fréquemment convoqués au cours de ces entretiens qui donnent peut-être l’une des plus belles lumières sur l’œuvre d’un Borges malicieux, riant souvent doucement avant de se ressaisir pour poursuivre. Un formidable complément à la lecture de l’auteur.
(1) La carrière fulgurante de Pierre Ménard se poursuit aujourd’hui puisque l’artiste Pierre Huyghe a fait publier les deux chapitres réécrits de Cervantès pour son exposition au Musac de Castilla y León en 2007 et est devenu le sujet ou le personnage de nombreux ouvrages, notamment Une vie de Pierre Ménard (2008) de Michel Lafon (2008) ou Les Éclaireurs (2009) d’Antoine Bello.