Anna arrive vers la grande maison aux murs décrépis, dont la cour n’est pas très bien entretenue. Elle est étrangère, d’origine anglaise – Saura a souvent joué de l’origine de Geraldine Chaplin dans les rôles qu’il lui confiait. La trajectoire d’Anna se déroule sur plusieurs plans pour traverser la cour : la voilà qui bascule dans un autre univers. Le titre du film nous le confirme : nous avons affaire à un conte où chaque personnage est pensé comme une allégorie. Avec sa musique pop, ses robes mettant ses jambes en valeur et ses longs cheveux relâchés, Anna est une femme émancipée. Tout le contraire des autres femmes de la maison : la grand-mère en proie à des crises d’hydropisie, la femme de Juan inexistante et complètement invisible, les servantes. Anna représente une certaine idée de la liberté, tout le contraire des valeurs rattachées au franquisme, qui se construisit, entre autres, sur le conservatisme religieux. Aux yeux de Don José, Anna est déjà suspecte. D’autant plus qu’elle a été engagée comme préceptrice pour les enfants de Juan. Le film a beau être sorti au début des années 70, cette famille bourgeoise semble être restée coincée dans le siècle précédent.

Mais nous ne voyons pas la séquence de rencontre avec les trois petites filles, ni même d’éventuelles séquences de leçons entre elles et Anna. Cette dernière arrive avec les trois gamines au premier dîner de famille et se retrouve introduite auprès de Juan (le père des filles, personnage lubrique représentant le sexe), de Don José (représentant le pouvoir autoritaire de l’armée) et de Fernando (la religion). Ce sera à ces trois garçons qu’Anna aura le plus souvent affaire, et les vrais enfants dont elle devra s’occuper. Les trois frères sont réunis autour de leur mère, incarnant sans doute l’Espagne elle-même, incapable de corriger les rejetons qu’elle a produit. La figure de la mère est récurrente chez d’autres cinéastes lorsqu’il s’agit de dénoncer le pouvoir en place, confére par exemple, Allemagne, mère blafarde d’Helma Sanders-Brahms (1980). La mère donnera lieu à une séquence tout fait grinçante et tout en ironie lorsqu’elle montrera à Anna, non sans nostalgie et attendrissement, les premières tenues et jouets de ses trois fils alors qu’ils étaient encore bambins. Incapable de corriger ses enfants, la génération des grands-parents est mise à mal par Saura. Le film dénonce leur sénilité et leur refuge dans la nostalgie. Auparavant, on aura bien pris soin de nous montrer les trois fils se montant les uns contre les autres dans une affaire de lettres pornographiques anonymes à l’adresse d’Anna. Ainsi, le manoir de la famille, témoin d’une grandeur passée, à l’intérieur fastueux et à l’extérieur laissé aux ravages du temps, nous montre une société sclérosée se reposant sur la grandeur d’une époque.
Les trois fils essaieront tour à tour de séduire Anna, chacun avec sa méthode. Don José, Pater familias autoproclamé, utilise les privilèges de sa position. Il intercepte le courrier pour lui offrir de la placer sous sa protection et même lui proposer un "poste" d’entretien des pièces de son musée personnel dédié aux costumes militaire. Garde tes ennemis près de toi, comme dit l’adage. Le comportement de Don José est une illustration très parlante du franquisme et de son rapport à la bureaucratie. Son amour de l’ordre et du respect des règles est poussé à son extrême. Tant et si bien que Geraldine en profite pour s’en amuser, et se moquer de lui. Avec cette séquence où elle feint de s’extasier devant la beauté d’un uniforme espagnol, puis le laisse seul se contempler dans la glace, le peignoir et le pyjama dépassant de l’uniforme.

Anna était arrivée lors du premier plan du film en traversant la nature environnant la maison. Cet endroit sera également celui de sa mort. Le monde de cette famille ne se résume qu’à cette maison et cette cour, ne dépassant jamais la grotte en contrebas de Fernando. Le reste est synonyme de mort (la séquence de la poupée, retrouvée enterrée dans la vase, aux cheveux découpés), un no man’s land symbolisant le repli de l’Espagne sur elle-même. Tout semble d’ors et déjà joué : Anna se fait violer par Juan sous les yeux de Fernando et de José dans une séquence qui étonne encore par sa violence et sa radicalité. On lui coupe les cheveux et José l’exécute froidement en la regardant dans les yeux. Le carton de fin suit un dernier plan sur le cadavre d’Anna. Elle n’a pas eu le temps de fermer les yeux.
Si le film baignait jusqu’alors dans une atmosphère grotesque, voire espiègle, la fin de Saura donne à son film rappelle la cruauté d’un régime alors sur le déclin. Mais plus encore, c’est un peu comme une piqûre de rappel cruelle de la part du réalisateur : devant l’espièglerie d’Anna et sa façon de les tourner en ridicule, c’est comme si le regard du spectateur commençait à ressembler à celui porté par la mère sur ses trois fils, comme si nous avions, nous aussi, apprivoisé les loups. Rupture de ton sur le final, qui dérape façon La Dernière maison sur la gauche (Dennis IIadis, 2009) : plus qu’un retour brutal à la réalité, le point final d’une dénonciation cinglante d’une Espagne hypocrite et frustrée.