Souvenir (Chun nyun hack)

Article écrit par

Le centième film du maître coréen déçoit par son excessive tenue… tout en mettant davantage en relief l’audace de ses précédentes expérimentations.

Bien que de facture tout à fait honorable, le centième film d’Im Kwon-taek, grand cinéaste coréen découvert sur le tard au-delà de ses frontières (avec La chanteuse de Pansori, en 1993) ne parvient pas à donner à son récit le souffle nécessaire à une totale adhésion. Inspiré d’un roman qu’il lui tenait à cœur d’adapter, en raison de la dimension de son histoire amoureuse, Souvenir suit sur près de trente ans les pertes et retrouvailles d’un frère et d’une sœur, sur fond de chant Pansori. Ayant fui un père chanteur traditionnel à l’autorité excessive, Dong-ho retourne, des années plus tard, sur la terre de sa jeunesse. Ce qui semblait au départ être la fiction d’une quête, d’une recherche d’un amour perdu, s’avèrera au final l’évocation résignée d’une impossible réunion. Song-hwa, qui est en fait sa sœur d’adoption, devenue à son tour chanteuse, mais surtout rendue aveugle par la possessivité de son « père », traversera le récit en simple évanescence, jamais réellement offerte.

La beauté du film réside dans la sobriété sans faille du style, Im Kwon-taek s’étant cette fois encore entouré de collaborateurs fidèles, dont le directeur de la photographie Jung Il-sung, rencontré à la fin des années 70. L’attachement du cinéaste à la tradition du Pansori confère à ce film comme aux précédents une noblesse, une base historique et culturelle forçant le respect. Impossible de rester totalement hermétique à l’ancrage de ce mélodrame pourtant étonnamment statique, étrangement « tenu » dans la représentation de ses passions. Song-hwa, incarnée par la gracieuse Oh Jung-hae, déjà héroïne du fameux La chanteuse de Pansori (qui suivait le même personnage), préserve jusqu’au bout une opacité empêchant de suivre Dong-ho dans son obsession. Surtout, cette obsession ne parvient jamais à s’emparer totalement du corps même du film. Souvenir, trop respectueux de son sujet, avance ainsi à petits pas, sans que ne soit réellement perceptible la portée mélodramatique du destin de ses figures.

Sélectionné au festival de Cannes en 2000, Le chant de la fidèle Chunyang était la réjouissante adaptation cinématographique de l’un des plus illustres Pansoris de l’histoire coréenne. Le cinéaste y installait avec brio un réjouissant dispositif de correspondances entre la représentation « nue » (on assistait « en live » à la captation d’un chant face à un vrai public), et l’illustration directe du récit. De la correspondance entre la voix du chanteur et le mouvement des corps naissait un plaisir enfantin, celui d’une parfaite adhésion, ou au contraire d’une résistance aux interactions entre l’image et le son. Tout au respect d’une ancestrale tradition, le cinéaste se révélait surtout génial expérimentateur, grand artiste aux aspirations bien plus modernes et novatrices qu’il n’y paraissait. C’est hélas de cette audace, de cette prise de risques narrative et formelle, que manque ce dernier film. Les images et sons de Souvenir s’alignent sans jamais se chevaucher, le film souffre d’un manque de folie et d’espièglerie le rendant presque « académique ».

Cette déception ne doit pour autant pas être interprétée comme une remise en question de la très grande importance de l’œuvre d’Im Kwon-taek. Ayant prouvé à maintes reprises que ses ambitions excédaient le routinier travail autour d’un thème unique (son précédent film, La pègre, était par exemple davantage engagé dans des questions plus politiques et contemporaines, Ivre de femmes et de peinture s’intéressait, comme le souligne son titre, à un art bien distinct du Pansori…), sa place de cinéaste « vivant » n’est plus à interroger. Centième film, donc, Souvenir ne sonne aucunement le glas d’une retraite. Son très relatif caractère « mineur » est surtout le signe d’une fragilité susceptible de toucher aussi les plus grandes œuvres. L’affection et le respect profond pour les films antérieurs (et ultérieurs ?) s’en retrouvent même renforcés.

Titre original : Chun-nyun-hack

Réalisateur :

Acteurs : ,

Année :

Genre :

Durée : 106 mn


Partager:

Twitter Facebook

Lire aussi

La ragazza di Bube : une leçon d’humanité

La ragazza di Bube : une leçon d’humanité

Dans l’arrière-pays toscan à peine libéré du joug fasciste, un lien indéfectible se noue entre le jeune partisan Arturo dit  » Bube » , le vengeur, et Mara, jeune sauvageonne en mal d’amour. Dans les convulsions et les remous politiques de l’ immédiat après-guerre, Luigi Comencini filme le passage à l’âge adulte de la jeune paysanne immature. Ballotée par des événements qui la dépassent, elle prend brusquement conscience de sa nature profonde. C’est aux côtés du maquisard qu’elle va forger une expérience désabusée de la vie. Relecture actualisée..

Nuit et Brouillard ou comment convoquer l’indicible

Nuit et Brouillard ou comment convoquer l’indicible

A revoir « Nuit et brouillard », le documentaire d’Alain Resnais nous plonge dans une sidération honteuse. Les images de déshumanisation génocidaire hantent sans répit notre mémoire et convoquent notre mauvaise conscience collective. Elles sont le contrepoint du plaidoyer élégiaque en faveur d’une paix universelle que sous-tend la sublime prose littéraire de Jean Cayrol, écrivain-poète et résistant déporté à Mauthausen en 1942. Le présent des ruines et de désolation est le pendant d’un passé tragique qu’il s’agit de raviver douloureusement pour le tirer de l’oubli terminal. Dix ans après la découverte de l’ampleur victimaire de la « solution finale » sciemment élaborée par les dignitaires nazis, la mobilité contemplative des travellings parcourant les vestiges de la machine concentrationnaire vient contrebalancer la stase des charniers de cadavres amoncelés ad nauseam et déblayés par les bulldozers dans un précipité hallucinant. Relecture de ce documentaire fondateur à l’aune de notre regard rétrospectif contemporain..