Lettre à Kirk Douglas


Lettre à Kirk Douglas

Ce vendredi 9 décembre 2016, l'acteur Kirk Douglas fête ses 100 ans ! Célébrons cette légende vivante du cinéma par un hommage sous forme de missive.

Article de Alexandre Jourdain



Cher Kirk Douglas,

Devant la difficulté à prendre la mesure d’une carrière qui traverse quelques-unes des plus grandes décennies de l’histoire du cinéma, tentons pour tes 100 ans de te rendre hommage. L’occasion d’illustrer ton aura, qui continue après plus d’un demi-siècle d’irriguer le septième art et notre cinéphilie…

À l’image de ton visage anguleux à fossette, ta trajectoire spinescente tout en méandres escamote autant qu’elle dévoile. Né sous le nom d’Issur Daniélovitch Demsky l’année de sortie du film Intolérance (1916) de David Wark Griffith, tu choisis par la suite comme par défi de prôner tout au long de ta vie l’ouverture d’esprit et la défense de l’altérité. Descendant d’immigrants juifs ayant fui outre-Atlantique l’antisémitisme d’état de l’Empire russe, tu fis de Kirk Douglas - ton pseudonyme de comédien à l’université - ton véritable nom. Lutteur ostracisé par ses camarades de la faculté, tu t’introduisais alors doucement à Hollywood grâce au coup de pouce d’une certaine Betty Bacall. Dès L’Emprise du crime (Lewis Milestone, 1946), le moment était venu pour toi d’inoculer au vieillissant studio comme un vent de sédition. Si tu concèdes par l’entremise de cet habile subterfuge avoir progressivement dissimulé Izzy Demsky, petit garçon timide et apeuré, derrière la star de cinéma américain, quelque chose dans ton apparente force témoignait quelque part toujours d’une innocence.
 

Spartacus de Stanley Kubrick
 

Du malfrat donnant la réplique à Robert Mitchum - ton alter-ego à la ville comme à la scène - dans le chef d’œuvre La Griffe du passé (Jacques Tourneur, 1947) au père démuni dans Furie (Brian de Palma, 1970), persista derrière ta présence musculeuse une sensibilité. C’est cette fragilité sans doute, que tu transformas à l’écran et à travers tes choix de collaboration en courage et en vigueur, qui t’amena sur la route du célèbre Dalton Trumbo. Pourfendeur du maccarthysme sévissant à Hollywood, tu produisis tour à tour trois de ses plus grands scénarios : Spartacus (Stanley Kubrick, 1960), El Perdido (Robert Aldrich, 1961) et Seuls sont les indomptés (David Miller, 1962). Mais déjà auparavant sous la houlette des Howard Hawks, André de Toth et John Sturges, ton obsession pour la liberté suppurait dans une série de westerns prenant la défense des Indiens (La Captive aux yeux clairs, 1952 ; La Rivière de nos amours, 1955 et Le Dernier train de Gun Hill, 1959). Mieux : en incarnant dès 1951 dans Le Gouffre aux chimères un journaliste arriviste corrompu par une fabrique de l’information et une société viciées, tu dénonçais avec Billy Wilder les faux-semblants du rêve américain - diatribe prophétique qui annonçait le "carnaval médiatique" des années 1970, et qui demeure 65 ans après une référence stupéfiante. L’année suivante devant la caméra de Vincente Minnelli, tu auscultais à dessein Hollywood en interprétant Shields, producteur machiavélique de Les Ensorcelés (Vincente Minnelli, 1952). Avant de porter le superbe Les Sentiers de la Gloire (Stanley Kubrick, 1957) dans le rôle du colonel Dax, l'une des plus belles satires antimilitaristes du septième art, que seule la virulence poétique d'un Trumbo - justement - détrônera plus tard avec Johnny s'en va-t-en guerre (1971).
 
 
Les Ensorcelés de Vincente Minnelli
 

Cependant, plus que ton bouillonnement humaniste et ton engagement auprès des démocrates - que tu ne manquas pas néanmoins parfois d’entacher, sans doute par mégalomanie comme en 1987 lorsque tu posais aux côtés de Ronald Reagan, n’en déplaise à ta tribune anti-Trump -, c’est un pur fétichisme cinéphile qu’il nous faut aujourd’hui convoquer en songeant à ton âge d’or hollywoodien. À tout juste 100 ans, tu es l’un des derniers acteurs au monde à incarner jusque dans ta chair le Cinéma d’hier. Comme si ton corps traduisait organiquement le vestige d’un monde perdu. Tourneur, Stahl, Mankiewicz, Curtiz, Walsh, Wilder, Wyler, Hawks, Minnelli, Fleischer, Hathaway, King Vidor, Cukor, Kubrick, Aldrich, Huston, Frankenheimer, Mann, Preminger, Clément, Kazan, De Palma… tous ces illustres réalisateurs qui un jour te courtisèrent donnent le vertige.

Plutôt que de choisir une œuvre parmi les innombrables joyaux auxquels tu contribuas, optons non pas pour deux des plus beaux films mais pour deux des plus symboliques. 20 000 lieues sous les mers (1954) de Richard Fleischer - autre transformiste - d’une part, qui en plus de porter l’aventure au firmament du septième art (à l’instar de Les Vikings, 1958), donnait à voir ton avatar le plus sensible et le plus pugnace (Ned Stand le harponneur et sa marinière blanche et rouge), le tout magnifié en scope et Technicolor, sans compter l’étrange tendresse de Peter Lorre. Un film qui sans aucun doute aura charrié des générations d’enfants dans les mailles de la cinéphilie.

 
20 000 lieues sous les mers de Richard Fleischer


De l’autre, une œuvre certes moins réussie que le génial Van Gogh (1991) de Maurice Pialat, mais saisissante à plus d’un titre : La Vie passionnée de Vincent Van Gogh (Vincente Minnelli, 1956), qui repose toute entière sur cette douce folie qui te poussa pratiquement jusqu’à la schizophrénie. Qu’importe enfin que tes velléités de réalisateur se soient chaque fois soldées par un cuisant échec - petite pensée néanmoins pour ton western La Brigade du Texas (1975), de loin le plus réussi - ou que tes nombreuses nominations à l’Oscar n’aient finalement rien donné sinon une statuette d’honneur en 1996. Car ton héritage dans le cinéma actuel reste sans limite - outre Michael Douglas, qui porte en lui un peu de cette délicatesse que tu étouffais jadis. Pour tout cela et pour bien plus encore, merci. Et joyeux anniversaire !

Alexandre Jourdain



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