Le Sabotier du Val de Loire (Jacques Demy, 1955)


Le Sabotier du Val de Loire (Jacques Demy, 1955)

Retour sur l’un des premiers courts métrages de Jacques Demy.

Article de Josselin Naszalyi



La Cinémathèque française rend actuellement hommage à Jacques Demy par l’intermédiaire d’une exposition et d’une rétrospective. Bonne occasion de sortir des sentiers battus et de découvrir certains aspects moins connus de son œuvre. Parmi ceux-ci, le premier court métrage professionnel de Demy, un documentaire qui tente de donner corps à la pulsation d’un métier et d’un mode de vie au tournant de leur disparition.

Demy, qui n’est pas encore le grand cinéaste des villes que l’on connaît, s’exile à la campagne, dans la région nantaise, pour y approcher les gestes d’un sabotier. Sous l’égide du grand Georges Rouquier, qui prête également sa voix au commentaire, il bâtit son portrait en l’appuyant sur la relation qu’entretiennent les habitants de La Chapelle-Basse-mer avec le temps. Les repères horaires et calendaires structurent le film, tout en inscrivant dans l’image un temps tout à la fois circulaire, marqué par la répétition et la succession de cycles, et linéaire, avec en point de fuite la disparition et la mort. Ce dédoublement infuse le récit par une alternance de séquences, les premières consacrées au prolongement de gestes et d’habitudes persistant dans leur mode d’existence, les secondes à des évènements venant traumatiser celui-ci. Signes qui, dans leur convergence, se font oiseaux de mauvais augures, annonciateurs, au-delà des tragédies que rencontre fatalement toute vie ordinaire, de changements. À venir il y a la fin d’une vie, la fin d’un métier (le fils du sabotier choisit une orientation différente pour habiter à la ville), la fin d’un groupe social.

Le film avance avec la certitude de cette fin prochaine, mais il avance sans heurts, bercé par le roulis d’une douce résignation (le Demy fataliste s’affirme déjà). C’est qu’il trouve également son refuge dans l’amour affirmé d’une pratique artisanale, qui recentre par un tempo différent sur un présent où le geste prend toute sa valeur, absorbe et force l’admiration. C’est le geste qui sauve, s’effectuant à plusieurs, entre soi (les derniers survivants), à l’aube, lorsqu’il s’agit d’animer huit bras pour scier un tronc, ou dans la solitude d’un atelier, lorsque le sabotier donne peu à peu forme aux sabots qu’il vendra pour quelques sous. Le geste qui perpétue devant la caméra la pratique et qui semble alors, presque par magie, se défaire de toutes contingences. À Demy, alors, de rappeler la précarité de sa condition, la réalité économique dans laquelle il s’inscrit, la dureté de son quotidien. Cela sera fait, avec le plus grand tact.


Jacques Demy à la Cinémathèque française : exposition "Le monde enchanté de Jacques Demy" et rétrospective, du 10 avril au 4 août 2013.



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