Rétrospective Leopoldo Torre Nilsson


Rétrospective Leopoldo Torre Nilsson

Entre destins individuels et histoire nationale, amours perdus et mafia, à la découverte d’un des maîtres du cinéma argentin à la Cinémathèque française.

Article de Mickaël Pierson



A la Cinémathèque française cet automne, il y a l’hôte de marque, celui vers lequel tous les regards, de même qu’une large majorité de spectateurs, se tournent. Fritz Lang se taille donc – et avec raison – la part du lion. Mais on ne saurait oublier les autres invités. Au 51 rue de Bercy, on a ainsi pu se pencher sur la filmographie de Leopoldo Torre Nilsson grâce à une rétrospective quasi complète – certains films restant difficiles à trouver dans des copies de présentation acceptables. Si le nom n’évoque pas nécessairement grand-chose au grand public comme aux cinéphiles, il s’agit pourtant d’une figure majeure du cinéma argentin dont le poids se fait encore sentir sur la jeune génération.

Auteur d’une trentaine de longs métrages, Torre Nilsson (1924-1978) a de qui tenir. Il est le fils de Leopoldo Torres Rios, réalisateur d’un cinéma fort populaire en Argentine, dont il a été l’assistant réalisateur et neveu du cinéaste Carlos Torres Rios. Les deux fils de Torre Nilsson seront eux-mêmes réalisateurs. Le cinéma est donc une affaire de famille. Il travaille d’ailleurs conjointement avec sa seconde épouse, la romancière Beatriz Guido, à l’adaptation des nouvelles de cette dernière. Il suscite l’intérêt international en présentant à Cannes La Maison de l’ange en 1957, puis avec La Main dans le piège (1961) qui reçut le prix Fipresci.

Sur sa trentaine de productions, une très large majorité des films sont des adaptations de la littérature argentine. Dès son premier film, co-réalisé avec son père, il s’attaque au grand Adolfo Bioy Casares et transpose à l’écran Le Parjure de la neige (tirée de La Trame céleste). Très imprégné de la touche paternelle, ce Crime d’Oribe (1950) pose les jalons d’une œuvre à venir. En déplacement dans la province de General Paz, le jeune journaliste Villafañe rencontre le poète Oribe. Tous deux sont fascinés par une vaste bâtisse hors du temps dont les habitants semblent répéter tous les jours inlassablement le même rituel.

Seul(e) au milieu de tous

De l’histoire personnelle à l’histoire nationale, on retrouve très souvent chez Torre-Nilsson une figure plongée dans un environnement, pas nécessairement étrange, mais en tous les cas étranger. Du semblant d’élévation dans ce nouveau milieu naîtra une chute aussi inévitable que définitive pour le personnage. Célibataire endurcie, l’héroïne de Pour vêtir les saints (1955) fera par deux fois l’erreur de croire en l’amour. Elle finira seule dans une maison vide avec un chien. Torre Nilsson organise avec malice dans le film la rencontre de deux cinémas que tout semble opposer : le mélodrame américain et le néoréalisme italien s’entrechoquent pour décrire le désespoir de son personnage. Si le sort d’Albertine peut sembler moins misérable, on sent pourtant le piège familial de La Chute (1958) se refermer inexorablement sur elle. L’élection de quelques figures féminines permet d’ailleurs au réalisateur de jeter un coup d’éclairage cinglant sur les rapports homme/femme avec un humour assez cruel. A la fermeture d’un magasin de literie, on laissera la grille ouverte pour un jeune couple admirant sa future couche, mais on la fermera immanquablement devant une pauvre célibataire (Pour vêtir les saints).
 
Fin de fête (1960)
 
Souvent le destin personnel rencontre l’histoire collective. Torre Nilsson met ainsi en scène une trilogie des héros nationaux : Martin Fierro (1968), Le Saint à l’épée (1968) sur le lieutenant-colonel José de Saint-Martin, et La Terre en arme (1970) sur Martin Miguel Juan de la Mata Güemes. Guérilla et résistance sont elles-aussi confrontées à la chute inhérente aux héros du réalisateur. Torre Nilsson ne cherche d’ailleurs que très rarement à expliciter cette chute qui apparaît plus comme un hasard qu’une fatalité. Si la haine envers le patriarche véreux est repérable dans Fin de fête (1960), comment expliquer l’engagement dans le terrorisme du héros des Sept Fous (1972). On ne peut faire du seul ennui conjugal la cause de tous les maux de la société. Une part de mystère, d’inexpliqué colle aux personnages de Torre-Nilsson, comme si la mise en image de leur destinée ne pouvait suffire à tout révéler. Peut-être en cela héritier des écrivains Bioy Casares et Borges (dont Jour de haine de 1953 est une adaptation de la nouvelle Emma Gunz), il ne livre jamais entièrement tous les secrets. Films et personnages restent des énigmes qu’il revient à nous, spectateurs de toutes époques, de déchiffrer.



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