Old Joy

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Joie passée : le titre place d´emblée le film sous le signe de la nostalgie. Tout ce qui est mis en scène, filmé, raconté, fait appel à un >, un passé perdu qu´on devine entre les mots et les silences des deux protagonistes. Kurt et Mark, deux amis trentenaires que la vie a séparés, se […]

Joie passée : le titre place d´emblée le film sous le signe de la nostalgie. Tout ce qui est mis en scène, filmé, raconté, fait appel à un << hors temps >>, un passé perdu qu´on devine entre les mots et les silences des deux protagonistes.

Kurt et Mark, deux amis trentenaires que la vie a séparés, se retrouvent ensemble le temps d´un week-end, pour camper au milieu de nulle part, en route vers une source perdue dans les forêts verdoyantes de l´Oregon. << Road movie >> sans aventures ni péripéties, ce film offre aux protagonistes et aux spectateurs la possibilité de profiter d´une fuite pour prendre une pause de réflexion. Première remarque : aucun jugement de valeur ne pèse sur les personnages. Ils ont privilégié une façon de vivre, sacrifiant forcément quelque chose. Mark, marié et avec un chien, a choisi la monotonie d´une vie trop banale ; Kurt quant à lui, montre sur son visage qu´il connaît le prix à payer pour avoir voulu défendre ses rêves : mais qui des deux est dans la meilleure situation ?

La mise en scène et le montage jouent avec le temps de façon à laisser la tension s´amorcer dés qu´elle monte, et à faire mourir une thématique avant qu´on y puisse voir un << argument >> ou une thèse, et imposent un rythme ondulatoire au film, suivant les émotions des deux protagonistes. La narration prend le temps de respirer, laissant l´écran se remplir des paysages de l´Amérique profonde, triste et pourtant sublime. Dès que les deux hommes se mettent en route, les champs étouffés par un ciel gris défilent devant nos yeux, les motels, les maisons en rangs. Les voix graves de la radio qui parlent de politique et que nous étions en train d´écouter attentivement, perdent peu à peu de l´importance : le volume baisse, quelques notes de guitare les remplacent. Le film, qui pouvait apparaître au début construit autour de l´opposition de deux << Amériques >>, met des points de suspension aux discours sociologiques ou politiques, laissant devant nous non pas des types ou des modèles, mais deux êtres humains, seuls, essayant d´arracher au temps qui passe les émotions elles-mêmes.

La nature entre alors en jeu comme élément essentiel pour abstraire les personnages de quelque contexte, époque ou pays que ce soit. L´ambition est grande et vise à toucher l´être humain dans la seule chose qui lui reste, peut-être, d´universel : les sentiments. Mais si l´isolement est propice pour les faire émerger, il ne se suffit plus à lui seul. Mark et Kurt pourront découvrir leurs émotions et arriver enfin à se parler à condition seulement que leur lien puisse être retrouvé. Y parviendront-ils ? Ça sera là le véritable enjeu de tout le film, qui nous les montrera à la fois distants, puis soudainement proches, nous laissant en suspens dans l´attente d´une confession, d´une explosion, d´un éclat. Magistralement, Kelly Reichardt arrive à filmer la peur des deux hommes à se laisser aller, en les filmant dans le même cadre mais séparés, en désaccordant entre eux les champs/contrechamps, en alternant ainsi assurance et doute sur leur rapport. La finesse de la mise en scène touche à son apogée dés la tombée de la nuit, quand les deux trentenaires un peu éméchés s´abandonnent à rêvasser sur la vie, l´univers, les films… le feu qui brûle entre eux les unit, mais les sépare visuellement dans le cadre : immédiatement, un gros plan qui nous révèle l´expression sceptique de Mark jette un froid, qui éteint tout espoir.

La retenue est la qualité première de ce film qui parvient à toucher, avec une sensibilité rare, un sujet qui se prête volontiers à diverses vulgarisations : l´amitié. Quand les hommes arrivent enfin à la source et s´immergent dans l´eau, privés de leurs vêtements, lien ultime avec le reste du monde, la réalisatrice touche du doigt, avec une maîtrise exceptionnelle, ce qui est de l´ordre de l´indicible : la naissance même de l´émotion. Gêné par Kurt qui essaye de lui masser le dos, Mark laisse glisser une main dans l´eau : l´explosion à laquelle on s´attendait est arrivée, sans faire de bruit, mais avec une force inouïe.

A la fin, nos illusions retourneront faire face au monde, rien ne changera peut-être. Mais quelque chose a jailli entre Mark et Kurt, quelque chose qui ne peut pas nous laisser indifférents et qui ne nous quittera pas à la sortie de la salle.

Titre original : Old Joy

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Durée : 76 mn


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