Livre "La Mécanique du rire" de Buster Keaton et Charles Samuels


Livre

De « l'homme serpillère » au « visage de marbre », Buster Keaton se raconte en quelque trois cents pages.

Article de Alexandrine Dhainaut



« Dès que je fus capable de ramper, je me dirigeais obstinément vers les feux de la rampe » (1)

On ne peut commencer sa vie de manière plus atypique. Né en 1895 de parents artistes de music hall (comme Chaplin), le petit Joseph Frank Keaton qui n'avait pas encore quatre ans se produisait déjà sur les planches comme... projectile humain ! Ayant la fâcheuse tendance à s'incruster sur les scènes des théâtres où se produisait le couple Keaton, Buster (surnommé ainsi par le grand Houdini, "buster" signifiant à la fois « chute », « casse-cou » ou « gros malin ») est alors intégré à leur spectacle, jugé « le plus violent du music hall », rien que ça. Car oui, disons que le petit Buster démontre très tôt une certaine résistance physique aux chutes et au réflexe lacrymal qui s'en suit, alors que le père Joseph n'y allait pas de main morte : « Il commença par me porter sur scène et me laisser tomber sur le plancher. Ensuite, il se mit à essuyer le sol avec moi comme balai. Comme je ne manifestais aucun signe de mécontentement, il prit l'habitude de me lancer d'un bout à l'autre de la scène, puis au fond des coulisses, pour finir par me balancer dans la fosse d'orchestre, où j'atterrissais dans la grosse caisse » (2). Le spectacle des Three Keatons avait acquis une grande renommée - notamment grâce aux acrobaties spectaculaires du duo père/fils - et la famille vivait très confortablement de son art, à la différence d'un Chaplin qui connût des épisodes faméliques extrêmes. Pendant ces dix-huit années de music hall qu'il relate avec humour et émotion dans l'ouvrage, Buster Keaton apprend la coordination des mouvements, l'art de la chute sans dommage et le sens du rythme. Mais le goût un peu trop prononcé de « Pop », le paternel, pour l'alcool, aura raison des Three Keatons. Buster quitte alors le giron familial en février 1917 pour se rendre à New York et démarrer une carrière solo.

 
The Three Keatons, 1902
 

« La caméra ne connaissait aucune limite. Sa scène, c'était le monde entier. » (3)

Keaton débarque à New York  au moment où les productions à la chaîne de Mack Sennett battaient leur plein et formataient la comédie avec ses Keystone Cops et ses Bathing Beauties. Rapidement, Buster Keaton rencontre Roscoe Arbuckle, aka. Fatty, superstar des comédies tartes à la crème, à la rondeur et à l'agilité bien connues, qui lui fit tourner son premier rôle dans Fatty garçon boucher (1917) et lui enseigna les rudiments d'un film, de la réalisation au montage. Arbuckle, qui sera voué aux gémonies après la mort de l'actrice Virginia Rappe, dont il fut accusé à tort et dont ni lui, ni sa carrière ne se remettront jamais (évoqué avec émotion dans un chapitre intitulé « Le jour où le rire s'arrêta »), fut le véritable mentor de Keaton. De nombreuses pages de l'ouvrage expriment l'indéfectible amitié, l'admiration et la complicité qui liaient Keaton et Arbuckle (la description détaillée des mauvais tours que les deux compères aimaient à jouer à leur entourage alimentent de nombreuses pages de l'ouvrage). Dès octobre 1917, après quelques courts métrages avec Arbuckle, Keaton s'installe à Hollywood (entrecoupé d'une mobilisation et d'un séjour en France durant la guerre). Sous le soleil de la Californie, l'homme au « visage de marbre » allait bientôt écrire sa légende.


« C'est ce que nous étions devenus : une industrie qui envahissait le monde » (4)

Après-guerre, Hollywood était en train de devenir la plus grande des fabriques à rêves, avec ses acteurs aux super cachets, ses producteurs à cigares et ses salles de cinéma florissantes. Et « l'âge d'or du comique ne faisait que commencer. Le monde entier avait besoin de rire, et Hollywood possédait pour cela un vaste réservoir de clowns en tout genre. Les temps étaient proches où les comédies de Chaplin, Lloyd ou moi-même dépasseraient en succès les films des stars romantiques » (5). Au début des années 1920, Keaton prend le contrôle de ses films en créant les Studios Keaton, persuadé que l'audace du contenu reposerait sur l'indépendance de l'auteur. Il devient alors le scénariste, le réalisateur et l'acteur de dix-neuf courts métrages (l'époque des Malec ou Frigo en français) avant de passer aux longs métrages qui seront le nectar comique de l'histoire du cinéma (
Les Trois âges, 1923 ; Les Lois de l'hospitalité, 1923 ; Sherlock Junior, 1924 ; La Croisière du Navigator, 1924 ; Le Mécano de la General, 1926 ; Cadet d'eau douce, 1928). Keaton est au firmament, ses films sont de très grands succès, il est l'heureux propriétaire d'une villa à Beverly Hills... Le scénario classique d'une success story qui va mal tourner.

 
 

« La surprise en est l'élément principal, l'insolite notre but et l'originalité notre idéal. »
(6)

Ce que Keaton nomma « la plus grande erreur de [sa] vie », se produit en 1928, année où il se laisse convaincre d'abandonner ses studios pour signer à la Metro-Goldwyn-Mayer alors en plein essor. Là-bas, il se heurte à de nombreuses difficultés logistiques, à l'influence des auteurs MGM qui le feront douter de son art, mais surtout au pouvoir décisionnaire des producteurs qui ne comprenaient guère l'esprit slapstick dont Keaton rappelle la mission : « La surprise en est l'élément principal, l'insolite notre but et l'originalité notre idéal ».

Si Keaton n'a pas eu à souffrir de l'arrivée du parlant (le premier talkie dont il fut la vedette, Le Metteur en scène en 1930, fut un des plus grands succès de la MGM), ses films suivants, Buster se marie (1931), Le Plombier amoureux (1932), ou encore Le Roi de la bière (1933) - qu'il considérait comme un pur navet -, tous réalisés par Edward Sedgwick, signent le déclin d'une carrière qui lui échappait désormais totalement. Résigné professionnellement, en pleine procédure de divorce, cuité au whisky (jusqu'à une bouteille par jour), Keaton se fait jeter de la MGM en 1933. Tant bien que mal, il continue à tourner aux quatre coins du monde des films qui, faute de moyens, s'avéreront médiocres. Le grand Keaton perdit de sa superbe et se retrouva rapidement à sec financièrement. Il accepta alors n'importe quel rôle au rabais, avant de retrouver le chemin des plateaux en 1940 pour un salaire de misère en tant que gagman - ironie du sort - à la MGM. Cette période de sa vie, Keaton la relate de manière assez succincte, si bien qu'on passe en quelques pages des années noires au biopic qui lui sera consacré en 1957, L'Homme qui n'a jamais ri, de Sidney Sheldon, produit par la Paramount avec Donald O'Connor.

 
Le Mécano de la General, 1926
 


Si Keaton considère Le Mécano de la General et La Croisière du Navigator comme ses films préférés, il n'en parle que très peu dans les trois cents pages que compte l'ouvrage. Les souvenirs de Keaton se tiennent finalement à la périphérie des films, prenant un tour plus personnel (7) : des voyages aux conditions de tournage, des personnalités du septième art rencontrées aux gags on et off de ses films, autant d'anecdotes dont on se délecte, mais qui génèrent tout de même quelques frustrations de cinéphile.

Traduction en français de l'autobiographie sortie en 1960 et rééditée ici par Capricci, La Mécanique du rire fascine autant par le pan d'histoire du cinéma qu'il retrace, celui des studios et des grandes comédies américaines, que par le cabotinage et l'auto-dérision de l'auteur. Faire rire : la mission d'une vie, un sacerdoce presque, pour « l'homme qui ne riait jamais ».

 
  
La Mécanique du rire
de Buster Keaton et Charles Samuels, Éditions Capricci, 313 pages - Disponible depuis le 17 avril 2014


(1) Buster Keaton et Charles Samuels, opus cité, p. 19.
(2) Ibid., p.19-20.
(3) Ibid., p.108.
(4) Ibid., p.126.
(5) Ibid., p.128.
(6) Ibid., p.233.
(7) Keaton n'a pas sa langue dans sa poche. Hollywood et la télévision en prennent pour leur grade : « J'ai constaté que de nos jours, à Hollywood, on continue trop souvent à sous-estimer l'intellect du public. Si les producteurs en avaient pris conscience, sans doute la télévision n'aurait pas connu un essor aussi rapide », Ibid., p.111.



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