Livre « Clint Fucking Eastwood » de Stéphane Bouquet

Article écrit par

Un regard inédit sur l´oeuvre du vieux maître yankee, intellectuellement bandant, mais aussi très énervant. A lire !

Drôle d’entreprise, de la part de Capricci et surtout Stéphane Bouquet, ancien critique aux Cahiers du cinéma, que de consacrer tout un livre à la dévaluation d’un cinéaste (le grand Clint Eastwood, chéri par la majorité cinéphile tout au long des années 90 et premières années 2000, mais dont les derniers films connaissent leurs détracteurs décomplexés). Drôle et périlleuse, le risque étant, surtout pour l’auteur – et au vu du morceau –, de ne pas parvenir à tenir la distance de cette défiance, ne pas savoir appuyer cette audace par un vrai travail analytique, une réévaluation esthétique digne de ce nom. Ce serait pourtant mentir de dire que Clint Fucking Eastwood, septième titre de la collection « Actualité critique », n’est pas un bon livre, l’œuvre d’un critique de talent ayant le mérite de plutôt bien connaître son sujet. La méthode de Bouquet est la plus simple et efficace qui soit : donner idée de ce qui, à ses yeux, anime sourdement le système Eastwood par la relève d’éléments objectifs, vérifiables par tous.

Ainsi nous est-il rappelé, dès les premières lignes, à quel point Un monde parfait, sous sa fiction post-fordienne à ciel ouvert, est aussi par certains aspects le lieu d’un concours de bites entre mâles américains. Guerre des phallus qui, à bien y regarder, était peut-être déjà la réelle histoire du précédent Impitoyable, où le crime originel a pour raison, souvenons-nous, la moquerie d’une pute face à la taille de l’engin d’un cow-boy susceptible. Soit donc, en deçà des histoires de hantise, de revenants, de passé recomposé, un cinéma habité par des personnages travaillés par leur virilité contrariée (à commencer par ceux d’Eastwood himself). Ce n’est certes qu’un aspect de la théorie de Bouquet, mais force est de reconnaître que, si l’on peut légitimement la trouver un peu restrictive, non exempte de mauvaise foi, tout se vérifie. Clint Fucking Eastwood gagne alors à être un livre « contre » invitant surtout à revoir d’un œil un peu plus vierge, sinon les films en entier, au moins les nombreuses scènes incriminées.

L’aspect le plus pertinent du livre ne se situe néanmoins pas là, mais dans l’interrogation par le critique du fameux « classicisme » autour duquel s’est édifié le mythe du cinéaste.* Pour Bouquet, les choses ne sont pas si simples. Ce classicisme unanimement salué n’est-il pas aussi, quelque part, la marque d’un rêve de réconciliation par défaut de la cinéphilie avec la question américaine ? Eastwood, en respectant le principe de « transparence du médium » des films de l’âge d’or, se révèle-t-il un grand cinéaste, à la hauteur des pionniers de la mise en scène hollywoodienne, ou le porteur d’une esthétique obsolète, « nécrophile », n’ayant, à bien y regarder, rien de tellement réjouissant ?

Peut naître, pour le lecteur ayant instauré une quasi intimité avec quelques-uns des films ici attaqués, une pointe d’irritation, de douleur, voire de colère à lire certaines lignes de ce livre. Car en effet, toute audacieuse, brillante et précise soit la théorie de Stéphane Bouquet, rien n’oblige non plus à cautionner la systématisation qui la porte (distinguer les moindres aspects d’une esthétique, y compris les plus complexes, pour les rassembler dans une vision globalisante évidemment discutable). Lorsqu’il reconnaît à de nombreuses reprises que dans ce cinéma obsédé par le rétablissement du sens, de la vérité, un film tel que Mystic River se démarque néanmoins, on aimerait par exemple qu’il aille plus loin dans la prise en compte de cette exception.

Or, et c’est peut-être là la seule vraie limite de l’exercice, s’attarder plus longtemps sur ce qui sort d’un regard plus que tranché soumet au risque de se mordre la queue (on y revient toujours). On pourra bien sûr objecter que le format court imposé par la collection « Actualité critique » contraignait à la synthèse. Mais partant de là, il ne serait pas moins facile pour le lecteur eastwoodolâtre de faire fi d’une raison mettant tout autant à mal sa conviction.

Clint Fucking Eastwood est dans tous les cas, par le souffle iconoclaste qui le porte, mais aussi l’espace qu’il laisse à notre propre positionnement quant à ce décryptage inédit de l’œuvre, un livre intellectuellement bandant, souvent énervant, mais aussi sacrément stimulant. Il laisserait même espérer, de la part de Bouquet ou d’autres, chez Capricci ou ailleurs, de prochains tacles au moins à sa hauteur.


Clint Fucking Eastwood de Stéphane Bouquet, éditions Capricci, collection « Actualité critique ».

 
* Il faut préciser au passage que Bouquet s’intéresse surtout à l’œuvre à partir d’Impitoyable, déclencheur selon lui de cet unanimisme et point de départ du sacre annoncé de tous les prochains films.
 


Partager:

Twitter Facebook

Lire aussi

La ragazza di Bube : une leçon d’humanité

La ragazza di Bube : une leçon d’humanité

Dans l’arrière-pays toscan à peine libéré du joug fasciste, un lien indéfectible se noue entre le jeune partisan Arturo dit  » Bube » , le vengeur, et Mara, jeune sauvageonne en mal d’amour. Dans les convulsions et les remous politiques de l’ immédiat après-guerre, Luigi Comencini filme le passage à l’âge adulte de la jeune paysanne immature. Ballotée par des événements qui la dépassent, elle prend brusquement conscience de sa nature profonde. C’est aux côtés du maquisard qu’elle va forger une expérience désabusée de la vie. Relecture actualisée..

Nuit et Brouillard ou comment convoquer l’indicible

Nuit et Brouillard ou comment convoquer l’indicible

A revoir « Nuit et brouillard », le documentaire d’Alain Resnais nous plonge dans une sidération honteuse. Les images de déshumanisation génocidaire hantent sans répit notre mémoire et convoquent notre mauvaise conscience collective. Elles sont le contrepoint du plaidoyer élégiaque en faveur d’une paix universelle que sous-tend la sublime prose littéraire de Jean Cayrol, écrivain-poète et résistant déporté à Mauthausen en 1942. Le présent des ruines et de désolation est le pendant d’un passé tragique qu’il s’agit de raviver douloureusement pour le tirer de l’oubli terminal. Dix ans après la découverte de l’ampleur victimaire de la « solution finale » sciemment élaborée par les dignitaires nazis, la mobilité contemplative des travellings parcourant les vestiges de la machine concentrationnaire vient contrebalancer la stase des charniers de cadavres amoncelés ad nauseam et déblayés par les bulldozers dans un précipité hallucinant. Relecture de ce documentaire fondateur à l’aune de notre regard rétrospectif contemporain..