Le Roman d’un tricheur (1936)

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Quand l’homme de théâtre se mue en cinéaste.

Avec Le Roman d’un tricheur, Guitry trouve définitivement ses marques au cinéma après de précédentes tentatives infructueuses pour ce qui est un de ses films les brillants et à l’influence considérable. Si on devait résumer le film en un seul mot ce serait décalage tant il semble que ce soit le crédo de Guitry dans sa manière constamment surprenante de traiter. Cela se manifeste dès ce générique pas comme les autres où entre fausse fanfaronnade (« Ce film je l’ai réalisé et produit moi-même…») et vrai respect pour ses collaborateurs Guitry remplace le sacro-saint panneau de noms d’équipe pour dévoiler ceux-ci en plein travail ainsi que le casting au naturel. Décalage à nouveau puisque, passé cette mise en avant initiale, la narration le verra monopoliser la parole en voix off, jouant tous les personnages. Le film est une sorte de duel constant entre la tradition du muet et une percutante modernité où le lien se fait justement par cette voix off entrecoupée de courts moments dialogués lorsque Guitry écrit ses mémoires dans un bar. Guitry narre ainsi de son timbre précieux et bourgeois l’irrésistible cheminement qui va conduire son personnage sur la voie de la tricherie. Les astuces narratives donnent un piquant et une drôlerie irrésistibles au récit où le phrasé de Guitry, associé aux trouvailles de montage, revient donc à cette idée de décalage.

L’ouverture sur l’enfance est la plus jubilatoire avec les jeux de mots rebondissant sur l’image en cours lors de la présentation puis la fatidique disparition de la famille où se manifeste déjà un jeu comique très outré et théâtral, dans la gestuelle et les expressions des visages directement issus du muet. L’art de l’ellipse, auréolé d’un certain humour noir, s’exprime également dans la manière d’éliminer les différents membres de la famille à table lors du fatal repas de champignons empoisonnés, des petits bruitages ludiques et cartoonesques amplifiant la touche burlesque de l’ensemble. Tout le film fonctionne ainsi, apportant toujours une petite idée supplémentaire qui permet d’éviter la redite. Ainsi, lorsque notre héros déboule à Monaco, Guitry a l’audace d’insérer des images documentaires du Rocher qu’il détourne par son commentaire ironique mais aussi en les manipulant carrément lorsqu’il raille le défilé journalier de la milice monégasque transformé en curieuse danse. Aucune audace n’est de trop comme cette séquence en forme d’ode à la beauté de sa compagne Jacqueline Delubac dont le visage charmant et le regard séducteur défile sous toutes les tenues et coiffures possibles, appuyées par les envolées de Guitry. Le Scorsese de Les Affranchis (1990) et surtout de Casino (1995) s’annonce même lors d’une mémorable leçon de tricherie aux cartes où la mise en scène inspirée (le jeu avec le miroir pour l’apparition/disparition de la carte dans sa manche) se marie à un sens du rythme éblouissant dans la mise en situation, notamment ce billet à demi placé sur la table de jeu. Les critiques de ses détracteurs lui reprochant parfois de faire du théâtre filmé s’avèrent particulièrement malvenues tant il fait preuve d’aisance et d’inventivité.

Le plus grand décalage c’est cependant la roublardise avec laquelle Guitry se joue du sujet du film. Le héros se trouve placé sur la voie du crime et du vice constamment malgré lui, presque toujours jouet des femmes et ne s’avère guère actif pendant l’essentiel de l’histoire. Une fois décidé à embraser sa nouvelle « carrière » le destin le ramènera paradoxalement dans le droit chemin par malchance quasi mystique (tout le passage avec Jacqueline Delubac) ou par l’illumination d’une rencontre lors du final. Roman d’un tricheur certes, mais d’un tricheur raté d’autant que Guitry met autant en valeur le brio de son héros (la séquence où défile tous ses déguisements et ce regard vers l’objectif contant dans un même mouvement d’appareils grandiose !) qu’il l’humilie en se moquant de son allure vieillissante et de sa couardise. La pirouette finale appuie d’ailleurs brillamment cette idée en dévoilant les nouvelles « fonctions » du tricheur. Un vrai petit bijou qui n’a pas pris une ride.

Titre original : Le Roman d'un tricheur

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Durée : 100 mn


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