La Graine et le mulet

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Si on veut jouer la paraphrase, le titre nous indique déjà la visée du projet : le quotidien et l’humilité, le minuscule et le traditionnel, le petit et l’oublié. D’ailleurs, tous ces substantifs pourraient très bien convenir au dernier film d’Abdelatif Kechiche qui s’intéresse à la vie d’une famille d’immigrés vivant à Sète, dans le […]

Si on veut jouer la paraphrase, le titre nous indique déjà la visée du projet : le quotidien et l’humilité, le minuscule et le traditionnel, le petit et l’oublié. D’ailleurs, tous ces substantifs pourraient très bien convenir au dernier film d’Abdelatif Kechiche qui s’intéresse à la vie d’une famille d’immigrés vivant à Sète, dans le sud de la France, aux douleurs qu’ils supportent tous les jours, à la difficulté de leur vie, aux obstacles toujours nouveaux qui s’interposent à chaque projet. C’est bien triste, n’est-ce pas ? Surtout parce qu’on y croit…

Le cinéaste met tout en œuvre pour donner l’impression d’assister à une tranche de vie. Jamais un plan qui ne soit pas à hauteur d’homme, jamais un cadrage d’un point de vue non parfaitement vraisemblable, jamais un mouvement de caméra qui puisse se donner à voir en tant que tel. Les tremblements de la caméra portée à l’épaule renforcent l’illusion de se balader dans un décor arrangé pour qu’il soit le moins artificiel possible. La lumière semble ne pas être présente : aucune direction, aucune ombre, il faut surtout éviter tout ancrage possible dans une signification (alors qu’on sait qu’il faut un grand travail sur la lumière pour illusionner sa présence). Enfin la musique, évidemment, la première marque de fiction, ne peut être que bannie : justifiée par la diégèse elle pourrait, vers la fin, faire une petite apparition.

Mais si le public est amené à oublier la mise en scène, le cinéaste, lui, sait que le temps d’un film il peut jouer à être Dieu et disposer les événements, les situations, les personnages comme il le désire, selon son inspiration. Alors il décide d’alterner les situations attendrissantes (un repas familial autour d’un couscous, les moments de la rencontre entre le vieux M. Beiji et sa fille…) et leurs revers, leurs contraires: les ragots, les engueulades, les jalousies, les envies… Ce qui d’ailleurs alimente la méfiance, encourage la peur, redouble la solitude de ses personnages.

Alors autorisons-nous à croire en ce film pour que l’on puisse, finalement et sans remord, reverser sur ces personnages notre mauvaise conscience. Pour que l’on puisse pleurer, compatir, mettre à l’épreuve dans la pitié notre infinie bonté et libérer notre amertume dans un long applaudissement final…

Ceci n’est pas un procès d’intention au cinéaste. On ne veut pas remettre en doute sa bonne foi, son engagement, son envie de porter à l’attention du public des situations difficiles. Toutefois il ne semble pas prendre en compte les dangers qui peuvent se cacher derrière ce type d’opération et, même si c’est involontaire, il contribue à exhiber la misère et à la promouvoir face à la compassion, ce qui est au moins discutable. D’autant plus que le film n’est pas dérangeant et ne remet pas véritablement en question les causes qui mènent ces gens dans la galère. Au fond, les banquiers font leur possible, un peu cyniquement, les institutions aussi, et le vrai danger viendrait plutôt des gens qui, comme les protagonistes, galèrent …

Le problème du film réside dans sa forme, sa structure, sa mise en scène, ses personnages qu’il pousse à la compassion… Mais si on reste dans l’affect il est difficile de penser et notre position vis-à-vis de ce qu’on voit est d’autant plus confortable…

Titre original : La Graine et le mulet

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Durée : 150 mn


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