Il était une fois en chine I, II et III : comme un souffle épique

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Aidé par Jet Li, Tsui Hark bâtit sur un pan de la culture chinoise ses propres mythes, et tient enfin sa grande épopée.

Quand sort en 1991 Il était une fois en Chine, la carrière de Tsui Hark est à un croisement : il est désormais un cinéaste reconnu et un producteur très influent (Histoire de fantômes chinois de Ching Siu-tung, Le Syndicat du crime 1 & 2 et The Killer de John Woo…). En 1986, l’une de ses œuvres, Peking Opera Blues, connaitra même un très grand succès public au box-office. Pourtant, la mauvaise réception de Zu, les guerriers de la montagne magique, même si le film conforte le réalisateur dans son statut de fer de lance de la nouvelle vague du cinéma hongkongais, illustre bien le vide existant à la fin des années 1980 dans la filmographie du réalisateur. Tsui Hark cherche l’épopée, le très grand spectacle, le film qui, à l’heure où tous les Hongkongais sont dans l’attente de la rétrocession chinoise, pourrait réunir tout un peuple derrière une figure commune.

Réhabilitant un héros mythique de la culture cantonaise, Wong Fei-hung (héros de 85 films entre les années 50 et 70), mais également le film d’arts martiaux, genre rendu désuet par les films d’actions et les comédies des années 1980, la fresque Il était une fois en Chine va enfin lui permettre de trouver ce souffle épique qui lui manquait alors. Composée de six films, la série peut être divisée en deux trilogies. La première, réunissant Tsui Hark derrière la caméra et le jeune Jet Li dans le rôle de Wong Fei-hung. La deuxième, beaucoup moins inspirée, résultant elle de la brouille entre le réalisateur et l’acteur. Si, après Il était une fois en Chine III, jamais plus les deux hommes ne tourneront de nouveau ensemble, naquit de leur association, de 1991 à 1993, l’une des plus grandes fresques historiques du cinéma hongkongais. Il était une fois la Chine de la fin du XIXème : la domination britannique, un gouvernement qui s’éloigne du peuple, une paix fragile qu’il faut préserver.

Il était une fois en Chine (1991) : le temps des mythes

Fin du XIXe siècle, à Fa Shan, Chine du Sud. Tandis que les puissances coloniales européennes et américaines s’y affrontent pour le contrôle du commerce maritime, les premiers signes d’occidentalisation commencent à percer dans la société chinoise. Dans ce climat politique tendu, Wong Fei-hung, docteur en médecine chinoise, maître de kung-fu et chef instructeur de l’armée du Dragon noir, est chargé par le commandant Lau de maintenir l’ordre durant les guerres qui éloignent ses troupes de la région, afin de sauvegarder ce qui reste de paix et de stabilité.

Plus encore qu’une série, Il était une fois en Chine est donc une épopée, le premier épisode ayant alors la lourde tâche de nous présenter personnages et univers, et de créer l’ambiance que l’on retrouvera dans les multiples « séquelles » qui verront le jour par la suite. La manière avec laquelle Tsui Hark appréhende ce film introductif est de ce fait remarquable. Pas de place ici pour un prologue indigeste ou trop rébarbatif, c’est par l’image que le cinéaste nous invite dans cette Chine des années 1875, partagée entre Occidentaux et Chinois. On est instantanément invité dans un récit dense et émotionnellement puissant par une mise en scène ne laissant de répit ni aux spectateurs, ni à des personnages au centre de chaque scène. Les protagonistes de Hark existent à l’instant même où il les fait apparaitre à l’écran et semblent mourir dès qu’ils sortent du cadre.

Médecin, prêtre occidental, disciple d’un grand maître d’arts martiaux… Tsui Hark, à la manière de Leone, filme des figures mythiques. Caméra au niveau du sol, des contre-plongées vertigineuses transforment chaque corps en menace, alors qu’en haut d’une grue, c’est sur une population chinoise terrorisée et asservie qu’elle fondra littéralement. Tout est stylisé et l’absence de plan neutre est quasi totale. Rythmé à la perfection, le film verra intervenir à intervalles réguliers nombre de combats mettant en scène ces figures imposantes, les rendant plus magiques encore. Mais malgré la virtuosité des scènes d’action et leur inventivité, chacune d’elles apparait comme un instant de repos pour des personnages que le cinéaste libère enfin. La tension que Hark crée à travers ses scènes de dialogues, d’attente, plus encore que durant les scènes de combats, est ce qui finit d’assoir ses personnages, Wong Fei-hung en premier, comme héros du peuple.


Il était une fois en Chine II (1992) : tourné vers l’intérieur

Dans la Chine de 1895, les Européens pratiquent une politique impérialiste qui leur vaut le ressentiment de la population. En réaction, une société secrète, la secte du lotus blanc, attaque régulièrement les Britanniques. Au point que ceux-ci envisagent de dépêcher leur armée… Devant ce risque, Wong Fei-hung, combattant sans pareil, met toute sa science des arts martiaux en oeuvre pour les protéger.

Les mythes que crée en 1991 Tsui Hark n’ont en vérité pour ce peuple de 1875 qu’un seul but : lutter contre les Occidentaux colonisateurs. On a souvent accusé Tsui Hark de
« racisme » envers l’Occident, mais le questionnement du réalisateur est pourtant bien ailleurs, plutôt à chercher du côté d’un anti-colonialisme affirmé. On se souvient d’ailleurs des Britanniques caricaturés par Hark dans L’enfer des armes qui, cachés derrière leurs lunettes de soleil, suscitaient l’incompréhension de tout un peuple. Le traitement de l’Occidental dans le premier épisode d’Il était une fois en Chine donne également dans la caricature. Mais cette dernière semble venir en réalité du fossé qui sépare dans le film, comme il séparait les historiquement, des Chinois et des Anglais vivant ensemble sans se connaître. L’Occident apparaissant alors à travers l’appareil photo de tante Yee (Rosamund Kwan), cousine éloignée de Wong Fei-hung, comme le symbole de la mixité à venir entre les deux peuples mais également par le biais d’hommes d’affaires véreux contaminant le pays jusqu’au gouvernement hongkongais.

Le deuxième épisode d’Il était une fois en Chine, intitulé La secte du lotus blanc, prend à contre-pied cette appréhension de l’altérité. Désormais, le mal est au sein même de la société hongkongaise et, sous les oripeaux d’une secte, gangrène doucement un peuple pour lequel un héros, aussi mythique soit-il, ne suffit plus. Contre la peur extrême de l’étranger que représente la secte, les personnages de Tsui Hark ont grandi et vont devoir cette fois-ci se battre du côté des Occidentaux pour sauver Hong-Kong. Souvent considéré comme le seul épisode de la série à atteindre la réussite du premier film, La secte du lotus blanc parvient même à le dépasser à de nombreuses reprises, grâce à une narration remarquable, plus condensée que celle de l’œuvre de 1991. Pourtant, un problème de rythme au niveau des combats dévalue quelque peu le film par rapport à son prédecesseur. Toujours virtuose derrière la caméra, Hark semble pourtant plus sage lors des séquences narratives, nous faisant alors attendre que plus impatiemment les scènes d’action. Les combats, s’ils sont les plus impressionnants de la série et sans doute de la carrière de Jet Li, sont pourtant moins nombreux et essentiellement condensés dans les vingt dernières minutes, dantesques. Le caractère épique du premier épisode y perd en puissance ce qu’il gagnera ici en intimité. Les relations entre les personnages s’épaississent et deviendront, dans le troisième épisode, le cœur même du film.


Il était une fois en Chine III
(1993) : que du cinéma

L’impératrice douairière décide dans le plus grand secret d’instaurer la compétition de la Tête de Lion, qui doit distinguer les plus grandes écoles de kung-fu de Chine.

Considéré avec raison comme le film le plus faible de la trilogie, ce troisième épisode, appelé également Le tournoi du lion, concrétise pourtant nombre d’éléments laissés en suspens dans les deux premières œuvres. Très sérieux, le film de 1991 voyait l’année suivante avec La secte du lotus blanc, l’apparition d’un humour délicieusement décalé qui explosera ici dans cette dernière association entre Hark et Li. Fourre tout, Le tournoi du lion mixe les intrigues des films précédents et semble désormais très peu concerné par la « grande Histoire ». Toute tension dramatique a disparu et nous sommes très loin des plans oppressants du film de 1991, qui laissaient si peu de répit à nos héros. Occidentaux, Hongkongais, la menace est maintenant double, mais reste en périphérie d’un récit qui se centralisera pour la première fois sur ses personnages. L’histoire d’amour entre Yee et Wong Fei-hung, latente jusqu’ici, apparaît au grand jour et revêt jusqu’à épuisement les attributs du burlesque. Quelques fois touchante, souvent fatigante (Wong Fei-hung est un empoté), cette idylle transforme petit à petit la fresque historique en comédie de seconde zone. Désormais, plus rien ne semble être en mesure d’atteindre et de blesser notre héros, si ce n’est son amour pour Yee. La preuve en est, le baiser que lui vole cette dernière au détour d’une scène, véritable coup bas qui verra pour la première fois Wong Fei-hung mettre un genou à terre.


Toujours débordé par Yee, il n’aura au contraire plus rien à craindre des combats, véritable point faible de ce film. Se déroulant autour d’une grande compétition de danse du lion organisée par l’impératrice (deux personnes sous un grand costume, l’une manipulant la tête du lion alors que l’autre, symbolisant le corps, tient la traîne), le film s’articule autour de grandes scènes festives où tous les hommes se trouvent cachés derrière de grands masques colorés à outrance. C’est contre ces caricatures expressives que Wong Fei-hung se battra désormais, le caractère humain des combats des films de 1991 et 1992 ayant disparu. Dès la première scène d’action, Tsui Hark tranchera d’ailleurs radicalement avec les films précédents, en s’écartant définitivement d’un certain réalisme qui s’évertuait jusque là à clouer les combattants au sol. Quasiment toujours câblées et brouillonnes, les scènes d’action se rapprochent du Wu Xian Pan et finissent d’écarter l’épopée Il était une fois en Chine de la fresque historique qu’elle était au départ.

Tout n’est plus alors qu’illusion, semble nous dire le cinéaste, qui libère enfin ses personnages, les rend humains, les emmènant même au cinéma. L’appareil photo de Yee des deux premiers épisodes étant troqué dans Le tournoi du lion par une caméra, la jeune femme s’amuse en effet à filmer ses camarades et à les confronter à leur image. Si Wong Fei-hung refusait jusque là de se faire prendre en photo, rendant floue chacune des tentatives de Yee, il se laissera séduire dans la plus belle scène du film par ces figures animées, les partageant même dans une salle obscure de fortune avec son père, ses amis. Ce qui aurait dû selon Tsui Hark n’être qu’une trilogie, se termine alors par cette douce mélancolie. La lumière qui revient doucement, le bruit des sièges qui se relèvent. Ce n’était que du cinéma, mais qu’est-ce que c’était bien !

Titre original : Once Upon a Time in China ou Wong Fei-Hung

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Durée : 120 mn


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