Huit fois debout

Article écrit par

« Huit fois debout » est d’abord, et avant tout, un titre volontariste… Étrange premier film, qui pourrait être, aussi bien, une histoire d´amour qu´un amer constat social.

Rien à voir avec une nouvelle adaptation de Huit et demi. Huit fois debout est un titre volontariste puisque, lorsqu’on tombe sept fois, on est finalement plus souvent debout que cloué au sol. C’est ce qu’il arrive à nos deux personnages dans cet étrange film qui pourrait être aussi bien une histoire d’amour qu’un amer constat social. Premier long métrage d’un très jeune auteur de 31 ans, servi par deux acteurs prestigieux au mieux d’une incontestable finesse de jeu (Julie Gayet et Denis Podalydès), Huit fois debout traite d’un sujet qui taraude notre société capitaliste décadente : le chômage, mais surtout les conséquences de la perte, dans ce monde soi disant moderne où les peurs ancestrales nous ont vite rejoints.

La jeune femme à la recherche d’emploi, et qui exerce de petits jobs au noir, est dans la double perte : celle de son couple et de la garde de son enfant, et celle de son travail. Le film commence au moment où, en plus, elle va perdre son appartement. Prise dans un engrenage fatal, elle ne pourra sans doute plus jamais être un être social, c’est dire qu’elle va perdre tous ses repères et peut-être sombrer dans la folie. On ne sait rien d’elle et de sa lente descente dans les affres de la déchéance sociale, par volonté délibérée du réalisateur. D’aucuns ne manqueront pas, bien sûr, de lui en faire le reproche. Un reproche pas forcément fondé, pourtant, cette indifférenciation jouant à créer plus de mystère et brouillant certaines pistes trop faciles.

Xabi Molia va plus loin que le simple constat de l’horreur économique qui, maintenant, nous menace tous. Il dépeint un monde où la lutte pour la survie devient de jour en jour plus cruelle, mais finalement quelquefois assez drôle dans son côté absurde, parfaitement bien illustré dans les séquences consacrées aux entretiens d’embauche. Elsa était mariée, a un fils de 11 ans qu’elle voit épisodiquement, et rencontre fortuitement son voisin, Mathieu qui, lui aussi, perd son travail puis, pris comme elle dans une spirale infernale, son appartement. Il finira par vivre d’enquêtes de rue et habitera une tente dans la forêt qu’Elsa ne voudra pas partager avec lui de peur de finir complètement asociale et perdre le droit de visite à son enfant.

Survivre

On sent chez le réalisateur une profonde humanité et un amour pour les losers qu’il ne filme pas comme les autres personnages, mieux intégrés au social comme l’ex compagnon d’Elsa, sa nouvelle compagne, ou encore les employeurs. D’ailleurs, Xabi Molia constate dans l’entretien du dossier de presse que, bien qu’issu d’un milieu assez protégé, il ne peut s’empêcher d’avoir quelquefois peur du monde qui nous entoure et il avoue qu’il n’aurait jamais pu exercer un métier contraignant car l’entreprise l’angoisse avec ses modèles contrefaits et ses rites épuisants. Mathieu et Elsa sont un peu à son image car, bien que pleins de bonne volonté, ils n’ont pas les clés en main pour vivre dans notre société et y observer tous les rites. De fait, Mathieu tire à l’arc (comme un Robin des bois pacifique) et Elsa ne sait comment être mère, et quitte ses divers employeurs sur un coup de tête tout en caressant le rêve bien modeste d’être engagée comme caissière de supermarché.

Bref, le jeune cinéaste a bien compris le fonctionnement de notre société frustrante et anxiogène, qui ne peut que conduire à la neurasthénie ou à la perte d’identité, à la manière d’un Ken Loach poétique, et nous la décrit dans ses moindres détails, parfois un peu répétitivement, illustrant peut-être sans le savoir ce triste constat de Paul Lafargue dans Le Droit à la paresse : " Cette folie traîne à sa suite des misères individuelles et sociales qui, depuis des siècles, torturent la triste humanité. Cette folie est l’amour du travail, la passion moribonde du travail, poussée jusqu’à l’épuisement des forces vitales de l’individu et de sa progéniture. Au lieu de réagir contre cette aberration mentale, les prêtres, les économistes, les moralistes, ont sacro-sanctifié le travail. Hommes aveugles et bornés, ils ont voulu être plus sages que leur Dieu; hommes faibles et méprisables, ils ont voulu réhabiliter ce que leur Dieu avait maudit".

Titre original : Huit fois debout

Réalisateur :

Acteurs : , ,

Année :

Genre :

Durée : 94 mn


Partager:

Twitter Facebook

Lire aussi

La ragazza di Bube : une leçon d’humanité

La ragazza di Bube : une leçon d’humanité

Dans l’arrière-pays toscan à peine libéré du joug fasciste, un lien indéfectible se noue entre le jeune partisan Arturo dit  » Bube » , le vengeur, et Mara, jeune sauvageonne en mal d’amour. Dans les convulsions et les remous politiques de l’ immédiat après-guerre, Luigi Comencini filme le passage à l’âge adulte de la jeune paysanne immature. Ballotée par des événements qui la dépassent, elle prend brusquement conscience de sa nature profonde. C’est aux côtés du maquisard qu’elle va forger une expérience désabusée de la vie. Relecture actualisée..

Nuit et Brouillard ou comment convoquer l’indicible

Nuit et Brouillard ou comment convoquer l’indicible

A revoir « Nuit et brouillard », le documentaire d’Alain Resnais nous plonge dans une sidération honteuse. Les images de déshumanisation génocidaire hantent sans répit notre mémoire et convoquent notre mauvaise conscience collective. Elles sont le contrepoint du plaidoyer élégiaque en faveur d’une paix universelle que sous-tend la sublime prose littéraire de Jean Cayrol, écrivain-poète et résistant déporté à Mauthausen en 1942. Le présent des ruines et de désolation est le pendant d’un passé tragique qu’il s’agit de raviver douloureusement pour le tirer de l’oubli terminal. Dix ans après la découverte de l’ampleur victimaire de la « solution finale » sciemment élaborée par les dignitaires nazis, la mobilité contemplative des travellings parcourant les vestiges de la machine concentrationnaire vient contrebalancer la stase des charniers de cadavres amoncelés ad nauseam et déblayés par les bulldozers dans un précipité hallucinant. Relecture de ce documentaire fondateur à l’aune de notre regard rétrospectif contemporain..