Hommage à John Cassavetes

Article écrit par

Se replonger dans les films-phares de John Cassavetes, pendant cette période estivale à contre-courants, entre le maussade et le trop chaud, offre, encore plus qu´une bonne << clim >> dans les salles obscures, un second souffle revigorant.

L’été réserve toujours son flot de grosses productions hollywoodiennes : entre le cinéma de super-héros et le spectacle pop-corn, le spectateur se perd dans un dédale d’images vives et violentes. Se replonger dans les films-phares de John Cassavetes pendant cette période estivale à contre-courants, entre le maussade et le trop chaud, offre, encore plus qu’une bonne « clim » dans les salles obscures, un second souffle revigorant.

Écrire ou réécrire sur John Cassavetes est souvent un exercice périlleux. Trop de choses ont déjà maintes et maintes fois été évoquées : l’improvisation, son travail avec les acteurs, ou encore ses films hors du commun dans une industrie hollywoodienne gouvernée par la norme. Il est bien difficile aujourd’hui de ne pas tomber dans l’auteurisme européen lorsque que l’on parle de ce réalisateur. Alors intéressons-nous plutôt à la ressortie de ses plus grands films – Shadows, Faces, Une femme sous influence, Meutre d’un bookmaker chinois et Opening Night – et au travail accompli sur les œuvres avec les nouveaux masters numériques. Le travail effectué sur l’image, gommant ainsi les imperfections dues aux années sur la pellicule, mais aussi le travail sur le son qui synchronise et amplifie certaines parties des films, offrent un plaisir des plus dionysiaques. Ainsi la ville de l’incipit de Meurtre d’un bookmaker chinois n’aura jamais été autant nimbée par la couleur des réverbères et des néons comme par le brouhaha incessant des autos et de la musique omniprésente.

 

Voir ou revoir les oeuvres de Cassavetes remasterisés numériquement décuple notre ravissement. Celui de découvrir l’œuvre d’un cinéaste sous une autre forme. Les films de John Cassavetes montrent à nouveau leur grande modernité. Et même si la plupart, comme Opening Night, durent plus de deux heures, le génie du cinéaste est de ne jamais ennuyer ou perdre son spectateur dans la trame narrative. Ses oeuvres sont des recherches sur le temps, celui qui passe lors de la projection, mais aussi celui des films eux-mêmes et de leurs acteurs. Cassavetes joue le même jeu que la musique de jazz où la basse pose la rythmique sur un thème lancinant tandis que les musiciens (trompettistes, saxophinistes…) improvisent des solos. Instants de grâce et envolées lyriques par excellence des instants musicaux qui dénouent tout un organisme réglé pour déjouer la temporalité. Alors que l’on peut penser que les films de l’auteur sont linéaires, la puissance de ses acteurs, tout comme de sa mise en scène, amène vers un satori inéluctable. La preuve la plus éblouissante est bien entendu celle de Shadows, qui ne dépend que de ce schéma musical, mais aussi la fin si emblématique d’Opening Night, qui se joue des codes du théâtre traditionnel pour y souffler une seconde jeunesse faite d’improvisation.

Les films de Cassavetes présentés ici font la part belle à la projection numérique. Mais bien plus que de belles images, c’est aussi avec cette technologie la certitude de la conservation de ces œuvres si distinctes dans l’horizon hollywoodien. Grâce à cela, et comme dans les œuvres du cinéaste, il lui est permis de traverser les temporalités sans jamais prendre une ride, une rayure sur la pellicule. La crainte de tout cinéphile de voir disparaître les grands films du cinéaste moderne est alors effacée.
 


Partager:

Twitter Facebook

Lire aussi

La ragazza di Bube : une leçon d’humanité

La ragazza di Bube : une leçon d’humanité

Dans l’arrière-pays toscan à peine libéré du joug fasciste, un lien indéfectible se noue entre le jeune partisan Arturo dit  » Bube » , le vengeur, et Mara, jeune sauvageonne en mal d’amour. Dans les convulsions et les remous politiques de l’ immédiat après-guerre, Luigi Comencini filme le passage à l’âge adulte de la jeune paysanne immature. Ballotée par des événements qui la dépassent, elle prend brusquement conscience de sa nature profonde. C’est aux côtés du maquisard qu’elle va forger une expérience désabusée de la vie. Relecture actualisée..

Nuit et Brouillard ou comment convoquer l’indicible

Nuit et Brouillard ou comment convoquer l’indicible

A revoir « Nuit et brouillard », le documentaire d’Alain Resnais nous plonge dans une sidération honteuse. Les images de déshumanisation génocidaire hantent sans répit notre mémoire et convoquent notre mauvaise conscience collective. Elles sont le contrepoint du plaidoyer élégiaque en faveur d’une paix universelle que sous-tend la sublime prose littéraire de Jean Cayrol, écrivain-poète et résistant déporté à Mauthausen en 1942. Le présent des ruines et de désolation est le pendant d’un passé tragique qu’il s’agit de raviver douloureusement pour le tirer de l’oubli terminal. Dix ans après la découverte de l’ampleur victimaire de la « solution finale » sciemment élaborée par les dignitaires nazis, la mobilité contemplative des travellings parcourant les vestiges de la machine concentrationnaire vient contrebalancer la stase des charniers de cadavres amoncelés ad nauseam et déblayés par les bulldozers dans un précipité hallucinant. Relecture de ce documentaire fondateur à l’aune de notre regard rétrospectif contemporain..