FICA 2017 : 23ème édition


FICA 2017 : 23ème édition

Du 7 au 14 février a eu lieu la 23ème édition du Festival des Cinémas d'Asie de Vesoul. Une manifestation riche et exigeante. Bilan.

Article de Alexis de Vanssay



Mondialement connue grâce à la chanson éponyme de Jacques Brel, Vesoul, petite ville du Grand Est, dominée sur son pourtour oriental par de petites montagnes arrondies, est aussi le lieu du Festival International des Cinémas d’Asie de Vesoul (FICA), certainement l’une des plus importantes des manifestations en Europe consacrées au cinéma asiatique, et dont vient de se dérouler la 23ème édition, du 7 au 14 février. Fondateurs du FICA en 1995, le couple Martine et Jean-Marc Thérouanne conduisent depuis 20 ans cet événement cinéphilique, dont la réussite est sans nul doute le résultat de leur passion brûlante - ainsi que de celle de Bastian Meiresonne, infatigable dénicheur de films rares -, pour le cinéma venu d’Asie.
Passion mais aussi simplicité et disponibilité pour chacun de la part des Thérouanne et de leur équipe, conférant au festival une atmosphère familiale et fraternelle. Fraternité concrète et main tendue notable du FICA aussi lorsqu’il organise en amont de l’événement - à l'initiative de Nicolas Carrez-Parmentelot, DGA du FICA - des projections spécifiques pour des pensionnaires de la Maison d’Arrêt de Vesoul ou encore pour des malades à l’hôpital. Parce que la culture doit être l’affaire de tous.

Ainsi, ces dix derniers jours, le multiplex de Vesoul s’est transformé en véritable cinéma d’Art et d’Essai. Le contraste est saisissant de voir une usine à projeter des blockbusters abriter des films venus de lointaines contrées, parfois oubliés et dotés souvent de budgets minuscules… Et si l’objectif est de faire découvrir au plus grand nombre les cinémas du continent le plus vaste et le plus peuplé du monde, d’offrir les clés de compréhension de régions allant de l’Oural au Pacifique et du Canal de Suez à l’océan Indien, la programmation du FICA n’en est pas moins d’une grande exigence artistique, et ce dans sa totalité, aussi bien pour les deux compétitions (films de fictions : Visages des Cinémas d’Asie Contemporain et Documentaires), que pour ce qui concerne les sections consacrées à des cinémas méconnus ; cette année : une section dédiée aux « Maîtres du cinéma sri lankais 1956-1972 » et une autre vouée au cinéma géorgien et notamment à l’âge d’or de ce dernier.

Quatre vingt-dix films furent donc au programme de cette 23ème édition. Nous rendrons compte ici de ceux qui nous ont marqué.
 

Après la tempête
de Kore-eda Hirokazu


Après la tempête
du Japonais Kore-eda Hirokazu, sélectionné en 2016 dans la catégorie "Un certain regard" à Cannes et projeté en avant-première pour la levée de rideau de cette édition de Vesoul, est de ceux-là. L’on y suit les pas d’un jeune homme confronté à ses désillusions. Son travail d’écrivain est en panne et il s’abîme dans une métier de détective privé qui ne lui permet pas de payer la pension alimentaire de son fils. Kore-eda ici nous séduit par le regard doux qu’il porte à ses personnages sans occulter pour autant, grâce à un certain humour en même temps qu’une attention distante, le tragique de la séparation, d’une existence qui ne trouve pas son chemin. Ce qui frappe chez le réalisateur japonais, c’est la poésie simple, qui parfois émerge discrètement du prosaïsme de son récit.
 
Une certaine poésie émane aussi de deux films de la réalisatrice japonaise Ogigami Naoko présentés dans la section « Le Japon se met à table », nous rappelant à juste titre que la nourriture a toujours été très présente dans le cinéma nippon. Dans Kamone Diner Ogigami Naoko nous raconte l’histoire de Sachie qui tient seule un restaurant dans le centre d’Helsinki… Glasses, de la même réalisatrice nous narre la vie lascive d’une petite île où il n’y a rien d’autre à faire que de manger, contempler la mer et « rêvasser ». Glasses est une invite à vivre le moment présent, un plaidoyer vibrant pour l’épicurisme. Malgré un léger sentiment de vacuité, le film finit par séduire justement par sa célébration de l’instant présent et sa poésie.
 

Compétition


La compétition des films de fiction présentait, elle, 9 films dont 8 premier films. Cette sélection composée presque entièrement de bizuths explique sans doute qu’elle nous ait semblé très moyenne cette année. Nous avons malgré tout été intéressés (à défaut d’être subjugués) d’abord par le premier long de l’Indien Shubhashish Bhutiani, Hotel Salvation. C’est l’histoire d’un vieil homme, Daya, qui, sentant sa dernière heure venir, décide d’aller s’installer dans un hôtel à Bénarès, ville sacrée de l’hindouisme, pour y attendre la mort. Le récit est fort, l’interprétation du vieil homme remarquable (Adil Hussain), mais le métrage vaut encore plus pour son aspect documentaire sur Bénarès, avec ses plans sur les ghâts plongeant dans le Gange ou la vision qu’il nous donne de l’endroit sur la rive où l’on brûle à ciel ouvert, sur des bûchers, les corps des défunts enveloppés dans un habit doré. Contre toute attente, Hotel Salvation n’est pas un film sur la mort mais au contraire sur un retour à la vie.

Cette vie, qui peut prendre parfois l’allure d’une impasse comme la situation que vit Doil, le héros de Baby Beside Me, le premier long métrage du Coréen Son Tae-gyum. Le jeune homme revenant de son service militaire se retrouve au chômage et découvre qu’il n’est pas le père biologique de son enfant. Pour parfaire le tout, sa fiancée, Soon-young, disparaît. Le réalisateur réussi bien à donner une consistance au cheminement psychologique de son héros. Il montre aussi, en creux, la dureté de la société sud-coréenne. Le récit est solide et Baby Beside Me est incontestablement un des meilleurs films de cette compétition.


 
 Baby Beside Me - Son Tae-gyum


Ubuesque, totalitaire - plutôt que dureté -, pourraient être les adjectifs pour qualifier la situation que nous narre le Chinois Yao Tian avec 500M800M. Nous sommes en Chine, dans la Vallée des Trois Gorges. Des paysans d’un village en altitude sont sommés de quitter leurs maisons à cause de la construction d’un barrage. Hong Fen attend un deuxième enfant ; la loi l’y autorise puisqu’elle vit à plus de 800m d’altitude. En revanche, lorsqu’elle arrive dans son nouveau village plus bas, les autorités lui demande d’avorter puisque la loi interdit à une femme d’avoir un deuxième enfant à 500m d’altitude… 500M800M est un beau film, une plongée dans un village de la Chine profonde mais surtout une critique de la politique de l’enfant unique qui depuis son instauration il y a trente ans a privé le pays de 400 millions d’âmes…

 

500M800M
- Yao Tian


Le tragique toujours mais cette fois en Irak avec The Dark Wind de Hussein Hassan. The Dark Wind relate l’attaque par DAESH de la communauté yazidie, dans la région du Kurdistan irakien, en 2014. Dans le film, des jeunes filles sont enlevées pour être revendues sur le marché des esclaves. Pero, belle jeune femme, est l’une d’elles. La grande qualité du film d’Hassan est de nous intéresser à un épisode récent de la guerre en Irak et surtout aux Yazidies, communauté persécutée depuis des siècles.


Documentaires

Du côté des documentaires, la compétition s’est avérée d’un bien meilleur niveau que pour les fictions. Bon niveau, moins d’ailleurs par la qualité artistique et la finition des films - parfois réalisés dans un temps très court -, que par l’originalité des sujets abordés et leur pertinence. En sorte que l’angle de certains thèmes choisis nous est apparu comme une porte d’entrée idéale afin de s’intéresser à un pays lointain et méconnu. Avec The Man who Built Cambodia, le Canadien Christopher Rompré nous fait découvrir le Cambodge et son histoire contemporaine par le biais de l’architecture en consacrant son film à Van Molyvann, l’architecte majeur du Cambodge au XXème siècle. Nous découvrons que l’homme, formé en France, y a bâti dans les années soixante - Norodom Sihanouk étant au pouvoir - de nombreux bâtiments au style si particulier inspiré par l’art khmer. Puis, dans les années 70, il fuit les Khmers rouges… Documentaire passionnant, le film de Rompré est une incursion saisissante dans l’histoire ô combien tragique du Cambodge contemporain.

La tragédie historique, c’est ce qui sous tend aussi le formidable film de la Géorgienne Sophia Tabatadzé : Pirimze. C’est une plongée au cœur de la tragédie de ce petit pays qu’est la Géorgie, vue à travers l’histoire d’un monument de Tbilissi, le Pirimze, qui abritait pendant la période soviétique de nombreuses boutiques d’artisans. On pouvait y réparer à peu près tout. Mais l’époque a changé, avec la chute du communisme tout ce peuple de petits artisans a été prié de s’en aller. Ils vivent et travaillent maintenant non loin de là, dans des caves insalubres. Le libéralisme est passé par là. Maintenant, le Pirimze est un business-center. La caméra de Sophia Tabatadzè s’attarde avec bonheur dans les ateliers d’un autre temps, où l’on peut apercevoir de veilles machines de fabrication soviétique. La cinéaste filme les visages, les gestes avec talent. Elle capte non pas la résignation mais le courage de chaque jour et la beauté du travail.

 
Pirimze - Sophia Tabatadzè


Avec Un Intouchable parmi les morts, l’Indien Asil Rais filme un homme de la caste des Intouchables. Son travail : ramasser les cadavres abandonnés dans sa ville de Bangalore, puis les emmener à la morgue. Rais, en plus que de dénoncer l’aberration d’une société qui ne prend pas soin de ses morts, dresse le portrait d’un homme d’une grandeur d’âme magnifique.

Miss Philippines de Gaëlle Lefeuvre a quant à lui le sujet le plus étonnant de tous les documentaires. La cinéaste est allée aux Iles Féroé à la rencontre de Philippines qui ont quitté leur pays natal pour se marier aux antipodes de l’archipel du Pacifique avec des hommes de ces îles enneigées. L’explication tient dans le fait que les jeunes femmes des Féroé ont préféré, elles, prendre le large pour fuir l’ennui de leurs îles natales. Si bien que le déficit de femmes a poussé les mâles à aller chercher compagnes ailleurs. L’on apprend que les Philippines ont été choisies notamment parce qu’elles sont catholiques et donc ont plus de chance avec de s’entendre avec les hommes des Féroé. Nous suivons un couple, tout semble aller pour le mieux, mais l’on devine que le mal du pays est toujours présent, qu’un tel déracinement ne peut se faire sans problèmes - pour toujours. D’où le titre du documentaire, subtil jeu de mots, « Miss » signifiant à la fois mademoiselle et manquer. Gaëlle Lefeuvre nous offre avec ce film touchant l’occasion de s’étonner mais aussi de découvrir une île oubliée.


 
 
 
Miss Philippines - Gaëlle Lefeuvre



Des trésors

Mais si tout au long de ces dix jours nous avons pu prendre la mesure de la vitalité du cinéma asiatique avec les films de ces jeunes réalisateurs, le point de d’orgue de Vesoul a incontestablement résidé dans les sections consacrées aux cinémas sri lankais et géorgien. L’histoire tumultueuse de la Géorgie n’aura pas empêché ce petit pays avalé par l’URSS pendant 70 ans de pouvoir se prévaloir d’une identité nationale forte. Il en va de même pour son cinéma : à l’heure actuelle de nombreux cinéastes (souvent des femmes), fréquemment formés en Europe occidentale, reviennent tourner dans leur pays et relatent dans leurs films les difficultés de la société géorgienne. Pour revenir sur ce cinéma important les organisateurs ont choisi, entre beaucoup d’autres, de projeter L’Âne de Magdana, court métrage d’une heure d’un des maîtres du cinéma géorgien, Tenguiz Abouladzé (1924-1994). Sacré meilleur court-métrage à Cannes en 1956, ce film est un chef d’œuvre. Il relate les malheurs d’une pauvre paysanne et de ses enfants. On pense à Le Voleur de bicyclette (Vittorio De Sica, 1948) pour le néoréalisme, le noir et blanc lumineux, l’injustice…

Le cinéma sri lankais lui aussi méconnu en occident est cependant très riche et c’est tout à l’honneur de Bastian Meiresonne d’avoir passé plusieurs mois de recherches acharnées afin de faire découvrir aux festivaliers de Vesoul quelques unes de ses pépites.
Tel le magnifique Le Trésor du « père du Cinéma Sri Lankais », Lester James Peries. Restauré par la World Cinema Foundation, ce véritable trésor, adapté d’une nouvelle d’un romancier cinghalais, G.B. Senanayake, raconte l’histoire d’amour entre un héritier ruiné et une ravissante jeune femme interprétée par Malani Fonseka. Mais le drame et la folie ne sont jamais loin… D’une grande concision, le film de Lester James Peries offre des moments de poésie cristallins et des instants de grande violence psychologique.


 
 L'Âne de Magdana - Tenguiz Abouladzé, 1955 


En définitive, nous pouvons dire que cette année encore Vesoul a tenu toutes ses promesses et notamment celle qui finalement est sa raison d’être : ouvrir la porte de la découverte de pays
lointains et méconnus grâce au septième art à un public (30 000 festivaliers cette année) qui ne demande qu’à être émerveillé.


 
Palmarès 2017 :

CYCLO D'OR
500M800M de Yao Tian (Chine)

GRAND PRIX DU JURY INTERNATIONAL
Being Born de Mohsen Abdolvahab (Iran)

PRIX DU JURY INTERNATIONAL
Going the distance de Harumoto Yujiro (Japon)

MENTION SPECIALE DU JURY INTERNATIONAL
Hiromi Hakogi dans Her Mother de Sato Yoshinori (Japon)

PRIX DU JURY NETPAC
Going the Distance de Harumoto Yujiro (Japon)

PRIX DE LA CRITIQUE
Hotel Salvation de Shubhashish Bhutiani (Inde)

PRIX DU JURY DES LYCEENS
The Dark Wind de Hussein Hassan (Irak)

PRIX EMILE GUIMET
Baby Beside Me de Son Tae-gyum (Corée du Sud)

Coup de coeur GUIMET
Going the Distance de Harumoto Yujiro (Japon)

PRIX INALCO
Emma (Mother) de Riri Riza (Indonésie)

Coup de coeur INALCO
500M800M de Yao Tian (Chine)

RIX DU JURY LYCEENS
The Dark Wind de Hussein Hassan (Irak)

RIX DU JURY JEUNES
Le cri interdit de Marjolaine Grappe & Christophe Barreyre (France/Chine)



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