Des gens sans importance (Henri Verneuil, 1955)


Des gens sans importance (Henri Verneuil, 1955)

Un des grands mélodrames français des années 1950.

Article de Justin Kwedi



Après un début de carrière surtout passé à être l'exécutant de Fernandel le temps de six collaborations communes au début des années 1950 (1), Henri Verneuil rencontrait une première vraie reconnaissance publique et critique avec Des gens sans importance, adapté du roman éponyme (1949) de Serge Groussard. Le film fait presque figure de pendant inversé de Les Amants du Tage réalisé l'année précédente par Verneuil. Celui-ci constitue certainement son premier grand film, une œuvre romanesque, poétique et passionnée qui offrait sans doute l'une des plus flamboyantes histoires d'amour du cinéma français des années 1950. Néanmoins, point d'envolée lyrique dans Des gens sans importance, le titre résumant bien la fatalité de la condition des personnages, condamnés à rester éloigné de ce type d'émois. Cette facette s'illustre à travers le personnage de Jean Viard (Jean Gabin), routier usé par les milliers de kilomètres avalés pour le compte de son harassant métier, qui l'ont peu à peu éloigné de sa famille et de tout plaisir.

Le film s'ouvre sur sa marche usée à la descente du camion alors qu'il s'apprête à prendre une heure de repos. L'amourette d'une serveuse enfuie avec un client réveille ses souvenirs, la voix off désabusée s'anime enfin tout comme le regard éteint retrouve momentanément son étincelle. Deux ans plus tôt, Jean rencontra Clotilde (Françoise Arnoul), une jeune serveuse dont il tomba amoureux. La manière d'introduire la relation de son couple sera pourtant dépourvue de toute vélléité romantique, Verneuil cherchant d'abord à dépeindre leur solitude commune en soulignant la monotonie de leur travail (formidable description de cette route sans fin pour les routiers et des délais épuisant exigés) et de leur quotidien, plus morne encore. Car pour Jean, le retour au domicile signifie retrouver une épouse lasse de ses longues absences et pleine de reproches, une fille tournant mal car ayant appris à grandir sans lui et des fils qu'il voit à peine grandir. Françoise Arnoul n'est guère mieux lotie et sa condition est d'abord évoquée subtilement, lors de ce Réveillon où elle travaille à sa demande, puis plus tard, difficilement, lors d'une entrevue avec sa mère égoïste qui refuse de l'héberger.

 
 

L'histoire d'amour, loin d'illuminer cet horizon terne, le rend au contraire encore plus oppressant. Les différentes ellipses empêchent l'histoire d'amour de s'épanouir pleinement aux yeux du spectateur. Rien de plus logique tant les moments de partage sont fugaces, leur première vraie manifestation d'amour n'intervenant que lors d'un bref moment d'intimité aussi inespéré qu'inattendu, mais sans lequel rien ne se serait passé. L'attirance commune n'est permise que par bribes alors que le temps, toujours trop filant, et le métier, toujours trop prenant, découragent tout rapprochement, à l'instar de la discussion dans la chambre au début du film, interrompue par Gabin qui s'endort repu. Le monde qui les entoure est déprimant, partagé entre le bitume de la route, le relais au milieu de nulle part et un paysage urbain sordide (l'hôtel de passe). La photographie grisâtre de Louis Page et la mise en scène sobre de Verneuil appuient cet aspect, à l'unisson avec les prestations de Françoise Arnoul et Jean Gabin. Toute la photogénie dont ceux-ci sont capables s'éteint au service de ce réalisme, à de rares exceptions près : Françoise Arnoul, filmée comme un pur fantasme sensuel dans Les Amants du Tage, a désormais le pas lourd et les traits tirés tandis que Gabin, tout en gardant sa gouaille et son charisme, traverse le film comme un fantôme.

Il y a un sentiment d'inéluctable et de malheur permanent qui hante l'ensemble du film et n'accorde aucune échappatoire possible, à l'image du rebondissement final qui scelle le destin de chacun par un simple courrier manqué. Là encore Verneuil étouffe l'émotion en refusant l'emphase mélodramatique pour un traitement tirant volontairement en longueur, à la limite de l'ennuyeux, alors que le drame se joue. Une ellipse cruelle matérialisera cette idée de perte tandis que revenu au présent, Jean retournera à son volant plus blasé que jamais.


(1) Le Fruit défendu (1952), Brelan d'as (1952), Le Boulanger de Valorgue (1953), Carnaval (1953), L'Ennemi public numéro un (1954) et Le Mouton à cinq pattes (1954).


Fiche du film