David Cronenberg est un artiste hybride. Le goût du choc visuel, de l’ambiance sonore et musicale. Il imprime le réel sur une feuille entachée de sang, de poussières et de salissures pour la déchirer grâce à des dégénerescences fantastiques ou mentales. Art des marginaux pour magnifier leur splenduer et cristalliser les maux de notre société, la carrière de Cronenberg est exemplaire et recèle de nœuds, de nervures qui la rendent incontournable.
Souvent, se manifeste un groupe contre les codes établis, contre les lois ou les termes génériques qui dominent et aseptisent notre monde. L’évasion n’a de saveur que si l’écorce du réel est brisée par des digressions dues aux problèmes mentaux des personnages (Spider), si la vie n’a de vertu que l’expérience extrême d’un groupe dont un accident de voiture métaphorise le viol (Crash), si les complexités, les similitudes et les différences entre la réalité et un jeu vidéo permettent un trip sensationnel vers l’inconnu et le fantasme universel (Existenz), si l’on peut se prendre pour Dieu et deviner l’avenir (Dead Zone), si l’on souhaite devenir l’archange maternel et rédempteur face au misérabilisme de la vie (Les Promesses de l’Ombre), si la vie prend un virage radical après un acte de bravoure (A History of Violence).
Tout se conjugue avec et à l’imparfait. « Je » est un autre, le passé n’ayant plus rien à voir avec le présent à vivre et le futur à imaginer. A une certiane époque, l’homme pouvait se télétransporter et fusionner avec une mouche. Maitenant il agonise à cause de lui-même. En proie aux doutes de la société, ses films en sont le reflet déformé et grossi le plus convaincant. Il s’agit d’un découverte de soi (Spider) et non plus d’une révélation de soi par une hybridation accidentelle ou des expériences scientifiques concertées et validées. Il est en quête de lui-même. La violence d’une telle recherche ne nécessite plus de corps qui explosent ou fondent (le magistral Videodrome). La société est malade, folle. L’homme en est son excroissance. Il a perdu le contrôle de ces jouets (les médias, les armes…) et s’aperçoit de son immense connerie. Le surnaturel n’a plus sa place dans les œuvres de Cronenberg, trop préoccupé à réfléchir, à s’investir artistiquement dans un idéal impossible. Il pose un regard clinique sur le monde et sur l’Humanité.
Le corps mutilé et les métamorphoses font bien sûr référence aux œuvres de Francis Bacon. Les transgressions de l’humain canalisent la fureur destructrice des films de David Cronenberg. Du crâne fendu par une pelle à l’insertion d’une connexion dans la colonne vertébrale en passant par les coprs prothéisés, le réalisateur canadinen sacralise la chair en la pervertissant d’un symbiote inadapté. Le corps se pervertit dans ses organes mêmes. L’organisme, les viscères apparaissent comme une perfection de la nature que le progrès (les recherches, les technologies) humain et artificiel ne doit pas pervertir pour atteindre un idéal inusité : l’homme parfait. L’inhumain demeure toujours à l’état de latence dans l’humain. L’hybris mène l’homme à sa propre disparition. Le corps et le génotype deviennent un défi (eXistenZ qui incorporent dans son titre les chromosomes X et Y). La confusion naît de façon fracassante entre le corps et l’image de celui-ci.
L’horreur dans les films du natif de Toronto se matérialise dans les lieux vides ou desaffectés. Ils inspirent tristesse et désolation. Le dispositif se décline tout au long de son œuvre. Il crée un réseau entre ses films trouvant une image et une représentation visuelle étonnante dans Spider. Il se dédouble d’une manifestation concrète des circuits mentaux du héros malade mentalement avec les fils et les morceaux de cordes noués aux quatre coins de ses chambres. Il tisse sa toile de prédateur.
La carrière de Cronenberg perpétue un style impressionnant. Un art intelligent, conceptuel, qui débouche sur une aridité et une tonalité cinglante et originale digne d’un maître.
Infos Pratiques :
Samedi 22 décembre 2007 à minuit au Champo | 51 rue des Ecoles, 75005 Paris | Site Officiel