Exposition Martin Scorsese - Cinémathèque française


Exposition Martin Scorsese - Cinémathèque française

La Cinémathèque propose une exposition rétrospective dédiée à l'oeuvre de Martin Scorsese : une plongée intéressante mais trop académique dans l'univers du cinéaste new-yorkais.

Article de Lucile Marfaing



On pénètre dans l’exposition rétrospective dédiée à l’œuvre riche et prolixe de Martin Scorsese comme dans une séance de cinéma : par un corridor sombre qui mène dans une salle entièrement noire. Trois grands écrans forment un triptyque et nous donnent instantanément à voir (entre autres extraits), comme un kaléidoscope, le visage de Willem Dafoe, interprétant le Christ, livide, perdant des gouttes de sang, comme venues des épines de la Sainte Couronne dont il est coiffé au moment de sa Crucifixion. La luminosité de l’extrait du film La Dernière Tentation du Christ (1988) projeté à une échelle importante qui contraste avec l’obscurité da la salle nous éblouirait presque en même temps qu’elle violente face au contenu qu’elle propose. Cette expérience sensible d’introduction à l’œuvre du réalisateur new-yorkais est peut-être la plus forte de l’exposition, et celle qui rend compte le plus justement de l’aspect viscéral de son cinéma.

Afin de rendre compte des enjeux de celui-ci, l’exposition emprunte pourtant un chemin moins directement sensible (même s’il n’est pas exempt d’autres extraits de films), à la ligne plus didactique. Le chemin est balisé par des points thématiques au cœur de l’œuvre de Scorsese, parmi lesquels : la famille italo-américaine, les fratries, la place à part entière de la ville de New York, ou encore les relations entre hommes et femmes. A ces sujets s’ajoutent des caractéristiques plus esthétiques tel que l’influence d’Alfred Hitchcock, ou encore sa façon de monter ses films. Ce choix thématique a l’avantage – au contraire d’un parcours chronologique – d’opérer une sélection qui organise, catégorise et synthétise, au risque souvent de trop restreindre la réception de l’œuvre en question. Présenter l’œuvre de Martin Scorsese sous l’angle de « compartiments » comme celui de la famille ou du Christ (questionnant la culpabilité et la rédemption) est donc à la fois un angle d’interprétation juste en même temps qu’il diminue considérablement la portée de ses films et qu’il empêche une véritable et bénéfique articulation entre les œuvres du cinéaste. Ce choix peut au mieux contenter certains néophytes, au pire leur inculquer une vision réductrice et au fond assez peu curieuse. La tâche n’est pas facile cependant, savoir comment « exposer » du cinéma est une vraie question.
 


Qu’est-ce « que le cinéma fait au musée, c’est à dire ce qu’il y fait et ce qu’il lui fait – et, réciproquement, ce que le musée fait au au cinéma » (1) ? L’exposition présente en majorité des archives, sous verre ou encadrées : photographies de tournage, lettres, storyboards,…Un matériel précieux qui a son intérêt mémoriel et sensible (le permis de conduire de Travis Bickle dans Taxi Driver par exemple) mais qui demeure trop figé et académique, avec une certaine inadéquation pour le cinéma. On lui préfère les petits fétiches de la famille Scorsese (une télévision, des tableaux à l’iconographie d’une peinture de la Renaissance), la présentation des nombreux tatouages de Max Cady (Robert de Niro) dans Les Nerfs à vif (Cape Fear, 1991), ou encore la maquette imposante construite pour l’occasion et représentant New York, ville phare du cinéaste (particulièrement le quartier de Little Italy). A l’image de l’exposition très réussie consacrée à Stanley Kubrick en 2011, où un canapé rouge en forme de lèvres de Lolita dialoguait avec une chambre aux murs d’un orange agressif pour Orange mécanique (A Clockwork Orange, 1971), on aimerait voir davantage la mise en place d’une scénographie inventive et absorbante comme valorisation d’un univers cinématographique. L’artiste Mark Lewis, avec son Cinéma Museum, a filmé le musée du même nom dédié au 7ème art à Londres (2), faisant de ce sanctuaire du cinéma un lieu de déambulation qui le rend plus vivant, et cherche à offrir autre chose qu’une seule expérience mémorielle et patrimoniale. C’est ce que l’on souhaiterait davantage pour les futures expositions de la Cinémathèque française, qui a déjà le mérite de proposer "une exposition de cinéma" : un pas de plus dans la représentation dynamique et inventive de l’univers de ces grands créateurs.

(1) Barbara Le Maître et Jennifer Verraes, Cinéma muséum : Le musée d'après le cinéma, Presses Universitaires de Vincennes, "Esthétiques hors cadre", Paris, 2013, p.5
(2) http://www.cinemamuseum.org.uk/


Exposition Martin Scorsese - La Cinémathèque Française, du 14 octobre 2015 au 14 février 2016.





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