Everyone Else

Article écrit par

Scènes de la vie conjugale en Sardaigne : ou comment une jeune cinéaste réussit le coup de force de réaliser un drame clinique puissant sur l’enfer du couple.

Everyone Else débute sur un malentendu : un couple et deux enfants chahutent dans une belle maison ensolleillée. On croit à un épisode familial, où le couple est glamour et les enfants turbulents.

Erreur, avouée rapidement, puisque la jeune réalisatrice Maren Ade enchaine sur une scène où le personnage féminin principal, Gitti (Birgit Minichmayr), apprend à l’un des enfants l’art de la sincérité, sous le regard effaré de sa famille. Cette séquence introductive annonce la subtilité avec laquelle la cinéaste sait s’emparer d’une situation a priori « véritable » pour en extraire les faux-semblants, et  finalement nous la livrer brute, parfois brutale.

Le jeune couple formé par Gitti et Chris (extraordinaire Lars Eidinger), en vacances dans la villa familiale en Sardaigne, est le sujet et la cible de ce drame allemand. L’ambition majeure de la cinéaste est de travailler un des sujets les plus rebattus du cinéma, à savoir le couple, ou plutôt ici l’enfer du couple. Passer après Cassavetes, Bergman ou Fassbinder pour écrire sa propre histoire de la déconstruction amoureuse n’est pas chose aisée. Il faut accorder à Maren Ade, dont c’est seulement le second long-métrage – honoré du Grand Prix du Jury à Berlin en 2009 –, de savoir mettre en scène une étude psychologique. Le moindre regard, le moindre mot prononcé par l’un ou l’autre pèse de tout son poids, pour faire vaciller chaque scène, chaque plan, et mettre en lumière les aigreurs, les jalousies et les lachetés de chacun.

Utilisant la rencontre avec un autre couple comme déclencheur de la crise conjuguale, la réalisatrice confond ses personnages avec leurs moindres basseses et dévoile admirablement ce désir de toujours : vaille que vaille, être socialement acceptable. Car pour elle aussi, il semble bien que l’enfer, ce soit les autres, dont la présence gangrène l’équilibre et la sincerité d’une union dont ils devraient être exclus. La mise en scène, privilégiant les scènes d’intérieur progressivement anxiogènes, n’en finit pas de scruter les visages et les corps de ce couple ordinaire, qui se révèle être le théâtre d’une lutte des sexes où les rapports de force sont aussi cruels que subtils. La démonstration, pleine de maitrise, n’empêche pourtant jamais la sensation, et surtout la multitude de sentiments aussi contradictoires que variables de bousculer le spectateur, sans quoi l’exercice serait vain, voire ridicule. Il faut avouer que l’on n’en ressort pas indemne : ici, le miroir tendu par le cinéma n’a rien de magique !

Titre original : Alle Anderen

Réalisateur :

Acteurs : ,

Année :

Genre :

Durée : 119 mn


Partager:

Twitter Facebook

Lire aussi

La ragazza di Bube : une leçon d’humanité

La ragazza di Bube : une leçon d’humanité

Dans l’arrière-pays toscan à peine libéré du joug fasciste, un lien indéfectible se noue entre le jeune partisan Arturo dit  » Bube » , le vengeur, et Mara, jeune sauvageonne en mal d’amour. Dans les convulsions et les remous politiques de l’ immédiat après-guerre, Luigi Comencini filme le passage à l’âge adulte de la jeune paysanne immature. Ballotée par des événements qui la dépassent, elle prend brusquement conscience de sa nature profonde. C’est aux côtés du maquisard qu’elle va forger une expérience désabusée de la vie. Relecture actualisée..

Nuit et Brouillard ou comment convoquer l’indicible

Nuit et Brouillard ou comment convoquer l’indicible

A revoir « Nuit et brouillard », le documentaire d’Alain Resnais nous plonge dans une sidération honteuse. Les images de déshumanisation génocidaire hantent sans répit notre mémoire et convoquent notre mauvaise conscience collective. Elles sont le contrepoint du plaidoyer élégiaque en faveur d’une paix universelle que sous-tend la sublime prose littéraire de Jean Cayrol, écrivain-poète et résistant déporté à Mauthausen en 1942. Le présent des ruines et de désolation est le pendant d’un passé tragique qu’il s’agit de raviver douloureusement pour le tirer de l’oubli terminal. Dix ans après la découverte de l’ampleur victimaire de la « solution finale » sciemment élaborée par les dignitaires nazis, la mobilité contemplative des travellings parcourant les vestiges de la machine concentrationnaire vient contrebalancer la stase des charniers de cadavres amoncelés ad nauseam et déblayés par les bulldozers dans un précipité hallucinant. Relecture de ce documentaire fondateur à l’aune de notre regard rétrospectif contemporain..