Rencontre avec Oliver Laxe : « Il n’y a rien dans l’inattendu que tu n’attendes déjà »


Rencontre avec Oliver Laxe : « Il n’y a rien dans l’inattendu que tu n’attendes déjà »

La foi dans les images.

Article de Jean-Michel Pignol



Avec Mimosas, la voie de l'Atlas, Oliver Laxe nous entraîne dans un long et mystérieux périple. Il nous invite à laisser de côté les repères - si rassurants - de la narration classique et notamment ceux liés à la temporalité. Deux univers se rencontrent, d’un côté, la caravane du Cheik et son caractère ancestral et traditionnel, de l’autre, une forme de modernité incarnée par une horde de taxis blancs tout droits sortis d’un road movie américain des années 1970. Quelles sont les raisons qui poussent les trois personnages principaux à risquer leur vie en tentant de traverser les montagnes du Haut Atlas marocain ? L’argent pour les deux vauriens que sont Saïd et Ahmed, le sens du devoir pour le naïf Shakib ? Ces questions que se posent les personnages lors de leurs échanges resteront le plus souvent en suspens.


Comment est né le projet de Mimosas ?

J’habite au Maroc depuis dix ans, je voulais connaître le sud de ce pays. En quelque sorte, mon destin ressemble à celui de mes personnages, en découvrant des territoires inconnus, j’ai appris à mieux me connaître. On peut dire que cette œuvre prend la forme d’une quête personnelle. Il y a aussi une forme d’inconscience quand on entreprend un projet aussi audacieux. On a pris des risques au niveau du thème que l’on voulait aborder. Parler de la foi aujourd’hui est un sujet plus que délicat. Il y a également eu des risques au niveau du tournage. Nous avons dû emprunter des chemins où aucun véhicule n’était jusqu’à présent passé. Le cadre spectaculaire et isolé des montagnes de l’Atlas marocain se mérite.


Comment qualifieriez-vous votre film ? Plutôt comme un récit d’aventure ou plutôt comme une quête existentielle ?

Je ne vois pas de frontières entre les deux notions. Je pense qu’il faut un équilibre entre les deux. Entre l’aventure et l’ésotérisme. D’une part, il faut un fil conducteur clair qui entraîne le spectateur à nous suivre, d’autre part, il faut laisser une part d’obscurité au récit pour que le spectateur s’interroge. Pour user d’une image, je veux prendre la main du spectateur à certains moments du film, puis la lâcher à d’autres instants. Je tiens beaucoup au caractère polysémique de mes œuvres, je souhaite que plusieurs niveaux de lecture soient présents. Par exemple, la fin ouverte peut donner lieu à différentes conclusions sur le sort qui peut être réservé aux héros. Un spectateur cartésien anticipera un destin tragique, alors qu’un spectateur qui croit au pouvoir de la foi possédera un autre regard. Je souhaite que le spectateur éprouve des émotions lors de la projection, et également que des images restent dans sa mémoire, je veux que le film l’accompagne par la suite.

  
 
 
 
Peut-on dire que Mimosas s’inscrit dans la riche tradition des westerns ?

J’aime beaucoup la « simplicité » des films de genre et en particulier des westerns. Par simplicité, j’entends une certaine innocence. Cette innocence permet de communiquer d’une façon plus directe avec le public. Je ne veux pas rester dans une niche trop sélective. Le terme cinéma d’auteur est souvent utilisé dans un sens restrictif. Un artiste ou un réalisateur peut s’exprimer pleinement dans un genre dit « populaire » comme le western.


Quels sont les westerns et les réalisateurs qui vous ont inspiré ?

Il y a La Patrouille perdue (1934) de John Ford, où les héros sont attaqués par des hommes dont on ne voit jamais les visages. Dans Mimosas, je souhaitais créer une énergie maligne, maléfique, sans vouloir la montrer. Il y a aussi Sam Peckinpah, pour le recours à la violence comme sacrifice, même si Peckinpah aime à styliser la violence à certains moments, ce qui n’est pas mon intention. Anthony Mann, pour le portrait de ses hommes qui révèlent leur courage, leur force face à l’adversité qu’ils rencontrent durant leur périple. D’une façon plus large, j’aime beaucoup le cinéma du Nouvel Hollywood des années 1970. Il s'en dégageait une énergie, un vent de liberté, comme chez Monte Hellman par exemple.


L’interprétation est l’une des grandes forces de Mimosas. Vous avez choisi de travailler avec des acteurs non-professionnels. Est-ce cependant leurs première expériences de comédien, ou avaient- ils déjà joué dans d’autres cadres ?


Ahmed Hammoud est par ailleurs metteur en scène et acteur dans une troupe amateur, mais paradoxalement cela n’a pas été plus facile pour lui. Il avait à ses côtés Saïd Agli et Shakib Ben Omar, qui sont deux véritables forces de la nature. Saïd et Shakib n’ont pas d’ego, ils sont eux-mêmes lorsqu’ils sont face à la caméra. Lorsque j’ai écrit le scénario, je n’ai cessé de penser à mes acteurs, ce sont des hommes qui me touchent, des amis dont je connais tous les gestes. J’ai voulu que cette vérité se retrouve à l’écran. Shakib, par exemple, est un enfant dans un corps d’adulte, il possède une innocence qui lui permet de toujours dire ce qu’il pense, ce qu’il ressent.


L’histoire ne se situe pas au sein d' une période précise, les deux récits parallèles, les taxis et la caravane du Cheikh, peuvent s’inscrire dans des époques distinctes. Est-ce que l’on peut dire que l’intemporalité est un élément essentiel dans votre récit ?

Dans un premier temps, j’aurais tendance à répondre non. En effet, l’histoire que nous avons étudiée avant de faire le film nous apprend que la caravane est un moyen de transport qui a été utilisé jusqu’à la colonisation du Maroc. Les taxis sont eux datés de la fin du XXe siècle, voire d’aujourd’hui. Cela nous conduit finalement à une forme d’intemporalité car les deux univers n’ont jamais cohabité. Au début, on avait pensé à introduire des dates, puis on a abandonné l’idée, pour que la notion de temps semble secondaire par rapport au récit intérieur.


Dans le même objectif, la notion d’espace, de lieux, est brouillée, Sijilmassa représente une province imaginaire… Vous cherchez à priver le spectateur de repères tangibles, matériels ?

D’une certaine façon, oui. Le film cherche à transporter le spectateur dans un univers qui ne lui est pas familier. On ne connaît pas le monde des caravanes. On ne sait pas qu’il y a des gens qui assurent la sécurité des voyages. Tout cela contribue à la dimension lyrique de Mimosas.

  
  
 
 
Des décisions importantes ont-elles été prises durant le montage final ? Je pense notamment à d’éventuelles suppressions de scènes.

Le film a été quasiment monté dans notre tête durant le tournage. Le tournage a été très lent, ce qui nous a laissé le temps d’y réfléchir. Et surtout, des imprévus et notamment les difficultés rencontrées par l’actrice qui interprète le rôle de l’épouse du cheikh nous ont conduit à modifier notre projet. À l’origine du script, l’épouse du cheikh et son accompagnatrice devaient suivre le périple jusqu’à sa conclusion, on a dû raccourcir leur présence. Même si on commence un tournage avec un scénario précis, rien n’est jamais figé. Je ne crois pas totalement à la notion de hasard. L’œuvre est au final telle qu’elle devait l’être. Je suis très proche des paroles de Robert Bresson qui disait : « Il n’y a rien dans l’inattendu que tu n’attendes déjà ».


Deuxième film, deuxième présence à Cannes. Vous avez obtenu avec Mimosas le Grand Prix de la Semaine de la critique. Cette reconnaissance vous ouvre-t-elle de nouvelles perspectives ?

Ma première œuvre avait déjà obtenu une reconnaissance [Prix FIPRESCI de la critique internationale pour Vous êtes tous des capitaines, 2010, ndlr]. Le deuxième film est souvent un tournant dans une carrière, car il faut confirmer. Je pense que le prix obtenu à Cannes va me permettre de pouvoir plus facilement mettre en place un nouveau projet. Je suis d’ailleurs en train de travailler sur un road movie qui se déroulera dans différents pays, dont la Mauritanie. Il y aura des poursuites en camion, une référence au cinéma de Spielberg.


Propos recueillis par Jean-Michel Pignol - Août 2016


À lire
: la critique de Mimosas, par Sébastien Krebs.


Fiche du film


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