Rencontre avec Emmanuel Bourdieu : « N’importe qui peut devenir un clown dans une situation catastrophique »


Rencontre avec Emmanuel Bourdieu : « N’importe qui peut devenir un clown dans une situation catastrophique »

Entretien avec le réalisateur à l'occasion de la sortie de "Louis-Ferdinand Céline".

Article de Marion Roset



Le film est un projet du producteur Jacques Kirsner, est-ce lui qui vous a demandé de le réaliser ?

Jacques Kirsner m’avait d’abord contacté pour faire un téléfilm sur Édouard Drumont [journaliste et homme politique antisémite français du XIXe siècle, ndlr] et c’est à la suite de cela qu’il m’a proposé un film sur Céline. Il avait ça en tête, il voulait le faire un jour mais pour le cinéma. Le téléfilm était une façon de voir si ça marchait entre nous. C’était une proposition ouverte, un film sur Céline, ça peut être tout et n’importe quoi et avec Marcia Romano, ma scénariste, nous avons exclu l’adaptation parce que ce sont des livres énormes, qui sont des monuments de la littérature. Et si vous n’avez pas la voix de Céline, sa présence stylistique, vous ne pouvez pas obtenir quelque chose de très fidèle à l’œuvre. Je ne saurais pas adapter un de ses livres.


Sans le style de Céline, une adaptation n’aurait pas de sens ? Tout Céline réside dans la forme ?


Céline aurait pu dire cela, lui qui a toujours été fidèle à une certaine esthétique littéraire. Mettre des émotions sur le papier c’est très bien mais après il faut une transposition, construire une élaboration stylistique de cette émotion brute qui est livrée très violemment, à toute allure, même si Céline réécrivait de A à Z un nombre incalculable de fois. Si on n’est pas dans ce travail stylistique, on est loin de Céline. On aurait pu faire un film en voix off mais on s’est senti incapable de faire ça, donc on a cherché des épisodes de sa vie qui représentaient à la fois l’homme et l’écrivain. À la fois Destouches et Céline, que cela fasse justice aux deux. Des histoires sentimentales il y en a plein, la guerre elle-même, l’Afrique, il y a toutes sortes de choses très romanesques dans la vie de Céline. Par exemple, Roger Vailland, un écrivain communiste, habitait en-dessous de chez lui et avec ses amis résistants, il avait envisagé de le tuer avant de changer d’avis. Mais après-guerre, Vailland a quand même écrit qu’il le regrettait et qu’aujourd’hui, il le ferait. Finalement, ma scénariste m’a ramené le livre de Milton Hindus, The Crippled Giant (1950), sorti en France sous le titre Céline tel que je l’ai vu. Parce que pour moi ce n’est pas un film sur Céline, c’est presque plus un film sur Milton Hindus, sur quelque chose qui m’est plus proche.


Le film se centre donc plus sur la vision d’Hindus ?


Pour faire un biopic sur un grand écrivain, j’ai besoin d’une voie d’entrée. La voie d’entrée que j’ai essayé de trouver c’est l’admiration, l’admiration douloureuse presque masochiste. Ce garçon défend par ailleurs l’idée, comme beaucoup de pré-structuralistes américains de l’époque, que l’on peut parler de l’écrivain et faire abstraction de l’homme ; lui-même avait lu les romans de Céline, qu’il connaissait presque par cœur, mais aussi ses pamphlets. Hindus a poussé ça à l’extrême parce qu'il était lui-même juif, originaire de Russie, petit-fils de rabbin, marié à une juive d’origine polonaise, qui connaissait donc les pogroms et l’antisémitisme dans ce qu’il avait de plus concret. Mais il était quand même très déconnecté de sa communauté, de sa culture et de son destin.


Un juif qui défend l'antisémitisme, c’est une histoire incroyable mais vraie. Avez-vous été tenté d’enlever des éléments réels pour ne pas que, en dépit de leur véracité, le film paraisse invraisemblable ?


J’ai pensé à ça pour son problème de somatisation. Il avait effectivement une paralysie d’un côté et sa main lui faisait mal au point de ne plus pouvoir écrire. Et je me disais que si je lisais ça dans un scénario, je dirais : « C’est trop ». Un écrivain vous maudit et vous n’arrivez plus à écrire ! Et pourtant c’est vrai. Je me suis vraiment fondé sur des choses vraies concernant cet homme. Il se trouve que l’éditeur de son livre, Joseph Roth, qui est un personnage fascinant, drôle, une espèce de Céline juif, a écrit dans les années 1930 un texte antisémite, après que sa maison d’édition ait fait faillite. Et c’est l’éditeur qu’Hindus a fini par se trouver. Par ailleurs, la passion folle d’Hindus pour Céline n’est pas idiote. Il aime aussi beaucoup Proust, Reznikoff, donc tout ça ne manque pas de jugement critique, même si cette passion folle l’amène au reniement de lui-même. On oublie qu’il n’y a pas que la passion amoureuse : il y a aussi la passion amicale, la passion littéraire. Et l’admiration est une passion très violente et tout aussi aveuglante que l’amour. Pour moi, il voulait voir jusqu’où il pouvait aller et il faut vraiment qu’à un moment donné Céline l’humilie pour qu’il comprenne. Je pense que chez Céline, cela produit une espèce d’excitation malsaine, ce type l’énerve et du coup il va de plus en plus loin jusqu’à ce qu’Hindus s’oblige à lui poser la question de son antisémitisme et à l’affronter. Il lui faut trois semaines pour qu’il se rende compte de son propre aveuglement.


Les films consacrés aux écrivains se heurtent souvent au même problème : comment filmer l’acte d’écrire ? Comment avez-vous résolu ce problème ?


On a cherché ça longtemps. C’est comme les films sur les peintres. Dans Le Mystère Picasso (Henri-Georges Clouzot, 1956), il y a tout un dispositif cinématographique donc il y a autre chose, mais souvent on se met en-dehors : on voit le type qui peint, on voit ce qu’il peint ou alors on fait un insert sur sa main et c’est toujours un problème parce qu’on se demande si c’est un comédien, s’il peint vraiment, si c’est vraiment sa main. Et un écrivain c’est encore moins spectaculaire : il a un crayon, il écrit à toute allure, il a l’air inspiré et tout ce qu’il peut faire, c’est ça. Hindus est un homme qui veut entrer en littérature sauf que lui n’y arrivera jamais vraiment. Céline accepte qu’Hindus reste là pendant qu’il écrit mais lui demande tout de même pourquoi il reste là, justement, à le regarder écrire. Il regarde en fait pour savoir où se trouve le génie, ce que Céline fait que lui ne fait pas. Il lui rétorque qu’il travaille énormément, et qu’il n’y a aucun mystère à lever. Il visse des boulons, il dévisse, il revisse, il remet à niveau, attend que ça sonne bien et quand il trouve que c’est à peu près bien foutu, c’est fini. Il n’y a pas de Graal, il n’y a pas de magie. C’est là que Denis Lavant est extraordinaire parce qu’on voit qu’il est emmerdé pour Hindus.

 
 

Denis Lavant avait déjà joué Céline au théâtre dans Faire danser les alligators sur la flûte de Pan, mis en scène par Ivan Morane. C’est à la suite de ce spectacle que vous avez pensé à lui pour Louis-Ferdinand Céline ?


J’ai pris contact avec lui alors qu’il avait déjà entamé ce projet là, ce que je ne savais pas. C’est lui qui m’en a parlé et j’ai vu le projet très tard, avant que l’on tourne. Et je me suis rendu compte que dans la pièce, il y avait des lettres adressées à Hindus que Denis Lavant connaissait déjà, j’ai pu profiter de son expérience, de son travail et cela m'a été extrêmement précieux.


On sent que le personnage de Céline étouffe dans sa résidence surveillée. Même la nature participe de ce huis-clos qui semble exacerber les tensions entre les deux hommes.

C’est vrai que c’est ce que Céline éprouvait, il était coincé au bout du monde dans une nature qu’il détestait, parce qu’il détestait la nature. Il sort de prison et on le met en résidence surveillée. Il disait que la mer Baltique était une mer de croque-morts et ça le déprimait beaucoup. Lui, c’est un citadin, il a toujours eu l’habitude d’être entouré de monde. Toute sa vie il a appartenu à des bandes, des peintres, des danseurs, des hommes de lettres, il a toujours fait la fête, parfois même avec des maquereaux et des prostituées, il n’était pas du tout solitaire. Donc se retrouver dans la campagne juste avec sa femme, qu’il aime par ailleurs beaucoup, en exil et en résidence surveillée, c’est compliqué.


D’où vient ce sous-titre Deux clowns pour une catastrophe ?

Céline disait d’Hitler qu’il était un « clown cataclysmique ». C’est ma scénariste qui a trouvé cette citation, « deux clowns pour une catastrophe », et j’ai trouvé que cette expression s’adaptait très bien à lui, dans cette situation qui faisait presque de lui un héros de ses propres romans. Pour moi, on peut dire que Céline est un personnage extrême mais le film est fidèle à une ambiance célinienne. J’ai conscience que n’importe qui peut devenir un clown dans une situation catastrophique. Certaines circonstances peuvent mener quiconque est possédé par des passions comme la peur, l’angoisse, l’envie, l’admiration éventuellement, à une déroute comparable entre le rire et le pathétique. Et c’est ça que j’essaie de raconter. Je ne me moque pas d’eux, cela pourrait bien m’arriver un jour, même si j’espère que je n’irai jamais jusqu’à écrire ou prononcer un seul des mots présents dans les pamphlets de Céline. En arriver à être un vieux fou acariâtre et désagréable avec tout le monde, injuste, paranoïaque, je pense que ça peut arriver à tout le monde. C’est cette humanité là que je décris.

 
 
 
 
Jean Renoir disait : « M. Céline fait beaucoup penser à une dame qui aurait des difficultés périodiques ; ça lui fait mal au ventre, alors elle crie et elle accuse son mari », vous-même vous parlez de son antisémitisme comme d’un « démon culturel archaïque ».

C’est vraiment un cas d’école. Céline est en danger de mort et son intérêt le plus bête, le plus simple serait de profiter de cette planche de salut qu’on lui tend. Hindus est l’avocat rêvé mais il ne peut pas s’empêcher d’aller contre son propre intérêt. Cet antisémitisme n’est pas quelque chose de l’ordre d’une idée, Céline disait lui-même qu’il n’avait pas d’idées. C’est une force qui le possède, c’est une passion que sa femme essaye de contrôler sans succès. On a beaucoup travaillé là-dessus avec Denis Lavant, sur le côté extrêmement changeant de son personnage, qui peut à tout moment basculer. D’un seul coup il est le meilleur copain du monde, parfois il est comme un gamin qui danse et qui chante, puis il est complètement impatienté, comme un vieillard ; même physiquement, il a de l’énergie puis il n’en a plus. Il peut aussi être très affectueux avec Hindus parce que je crois que par moments, il l’aime beaucoup. Il peut être très drôle avec sa femme. Et ensuite il est détestable, d’une violence et d’une méchanceté terribles.


À la fin du film, à un homme qui demande à Hindus s’il est américain, celui-ci s’entend répondre qu’il est juif. Cette prise de conscience rejoint ce que Sartre disait dans ses Réflexions sur la question juive (1946) : « Le juif est un homme que les autres tiennent pour juif », comme si son identité s’était construite en miroir de l’antisémitisme de Céline.

Oui c’est assez proche de ça, Hindus suit la trajectoire que décrit Sartre, c’est sûr. C’est un vrai problème pour moi. Je suis plutôt d’accord avec le point de vue d’Aron là-dessus, qui disait qu'on ne pouvait pas définir le juif uniquement par la construction qu'en fait l'antisémite. Pour n’importe quelle identité, nationalité, l’exclusion peut produire la prise de conscience, surtout chez des gens qui, pour s’intégrer, ont dénié leur propre identité, ou ont essayé de l’effacer pour s’intégrer. Et c’est un peu le cas d’Hindus. Je pense que c’est un chemin possible mais que ce n'est pas le seul, parce que cela me gêne de dire, et j’ai beaucoup hésité avec ça, que c’est la violence qui est le seul chemin vers la prise de conscience. Il y a un truc qui me dérange, on peut quand même prendre conscience sans se faire taper dessus. On a beaucoup travaillé avec Philip Desmeules parce que ce moment-là était difficile à jouer et je pense que c’est de l’ordre de l’automatisme. Au début, quand Céline et Lucette lui disent qu’il est juif, il répond qu’il est juif américain mais ce n’est pas une correction consciente. Il ne réfléchit pas, et encore moins à la fin justement. Ça lui vient comme ça, sans calcul, sans prise de conscience. J’espère que ce n’est pas trop sentimental mais la prise de conscience se fait après coup : c’est parce qu’il le dit qu’il en prend conscience. Ce chemin me touche et intellectuellement je trouve ça intéressant.


Propos recueillis par Marion Roset - Mars 2016

 
 
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