Rencontre avec Lionel Baier : « On peut tout dire, du moment que c’est dit de manière gracieuse »


Rencontre avec Lionel Baier :  « On peut tout dire, du moment que c’est dit de manière gracieuse »

Lionel Baier, jeune cinéaste en âge, a déjà six longs métrages au compteur, un passé de responsable de cinéma à Aubonne puis de documentariste. Il nous explique - il est aussi professeur - comment concevoir une comédie d’époque en pleine révolution portugaise, entre humour ORTF, scènes de liesse et travail des étrangers en Suisse.

Article de Pauline Labadie



D’où est venue l’idée du film, et depuis combien de temps y travaillez-vous ?

C’est toujours un peu compliqué de le savoir puisque l’idée vient de plusieurs petits brins d’histoires rassemblées pour faire un scénario. En septembre 2009, j’ai été invité par une chaine nationale de radio en Suisse à produire une émission consistant à conduire une voiture de l’Europe de l’Est sur la route du rideau de fer, c'est-à-dire de la Bulgarie à Berlin. Le projet était que des personnalités suisses conduisent la voiture et puissent prendre la parole sur les ondes de la radio nationale. J’étais chargé du segment Prague-Leipzig. Je me suis retrouvé avec deux journalistes et un technicien, c'est là que j’ai commencé à prendre des notes sur la vie de ces Suisses sur les traces de l’histoire de l’Europe, à travers leur travail à la radio.


Pourquoi avoir choisi le Portugal en particulier ?

Il y a un rapport avec mon enfance, puisque lors de ma scolarité en Suisse, il y avait dans ma classe beaucoup de filles et de garçons portugais, enfants d’immigrés venus après la révolution des Oeillets pour travailler en Suisse. En allant les uns chez les autres durant les goûters d’anniversaires, on découvrait la musique, les pâtisseries portugaises, la langue. Je me suis très vite rendu compte que les Portugais ressemblaient pas mal au Suisses dans leurs côtés très travailleurs, droits, austères. En même temps, ces gens venaient en Suisse avec une force et une vitalité incroyables, celles d’avoir dû gagner la démocratie. Parfois, les Suisses ont tendance à oublier ce qu’il en coûte de l’obtenir ; en un sens, les Portugais venaient donner une leçon aux Suisses.


Votre film évoque plusieurs fois cette question de la démocratie. Vous pensez que vous avez réussi à allier la comédie avec des problématiques plus sérieuses ?

J’avais envie de raconter une histoire autour de cette révolution-là pour plusieurs raisons : elle s’est déroulée sur plusieurs jours, a fait peu de victimes ; il était donc possible de faire de l’humour sur cet épisode sans indélicatesse. D'un autre côté, c’est toujours très désagréable lorsque tout d’un coup on vous prend par la main pour vous asséner un message. Les comédies qui fonctionnent se conçoivent d’abord comme des films qui font rire, je pense que c’est le genre le plus « poli » de tous : on peut tout dire, du moment que c’est dit de manière gracieuse.


Le désir des personnages, leur rapport au sentiment rappelle beaucoup certaines comédies hollywoodienne classiques, lorsques les personnages s’aiment et courent en même temps.

Vous savez, le premier genre que l’on rencontre souvent au cinéma lorsque l’on est enfant, c’est la comédie. Que ce soient les comédies américaines classiques, les films de John Landis, ceux de Pierre Richard, et pas uniquement ceux dans lesquels il joue mais aussi ceux qu’il a réalisés. Ces films « premiers lots » de mon apprentissage du cinéma, sont ceux qui m’ont imprégné. Toute une vague des comédies sociales des années 70 par exemple étaient assez irrévérencieuses avec l’idée du pouvoir, de l’armée, de la police, pleines de héros qui avaient l’habitude de désobéir. J’avais envie de raconter ça, de mettre en scène des personnages qui rentrent dans une période, courte certes, de désobéissance. Aujourd’hui les comédies sont très respectueuses de l’idée de l’autorité, on respecte la Poste, les douanes. De ce fait mon inspiration vient plus du côté gentiment anar des films des années 70.

 



Ca vous a semblé évident de faire un film d’époque ?


L’intérêt du film au passé est de se moquer sans que les gens se sentent agressés. Si j’avais fait un film sur la construction européenne aujourd’hui, les gens auraient été plus impliqués, puisqu’ils expérimentent la situation européenne avec ses failles actuelles. Un film historique vous permet de faire un pas de côté, de prendre une petite distance sur un monde qui n’existe plus. Ce n’est d’ailleurs peut-être pas un hasard si aujourd’hui, dans cette période de crise économique, les Portugais en appellent à la révolution des Œillets (renversement du régime dictatorial par la population en 1974, NDLR), comme un héritage encore décisif.


Peut-on dire que Les Grandes Ondes (à l'Ouest) est votre première véritable comédie ?

Je pense qu’il y avait quelques traces de comédie dans mes précédents films, même si celui-là est entièrement construit comme tel. Ses personnages jouent et déjouent des attentes qui sont celles d’une comédie. C’est un genre difficile à écrire, il faut se méfier du bon mot, de la petite phrase qui fera mouche mais qui n’ira pas plus loin. Etonnament, ce qui a été plus difficile fut de monter le film, cela a demandé beaucoup de précision, on jouait sur le temps et le faux-temps, la bascule.


Le film fait partie d’une tétralogie sur l’Europe (c’est le second, après Comme des voleurs (à l’Est) en 2006). Quel est votre projet d’ensemble ?

Je souhaite évoquer la relation des européens entre eux, s’amuser à faire une cartographie affective, deviner les rapports qui sous-tendent, au delà de toute construction politique, la vie de ces pays voisins. On parle souvent de l’union européenne, du parlement à Bruxelles, mais en fait le sentiment européen est plus diffus que les institutions. Que fait-on des relations humaines ? Pourquoi des Suisses se sont retrouvés au Portugal ? Qu’est-ce qui fait que des Suisses veulent aller en Pologne et qu’est-ce qui relie le sud avec le nord ? Pour le prochain épisode, l’idée serait de faire, toujours sous forme d’un road movie, un film dont l’action se déroule dans le nord de l’Europe, en Ecosse et au sud du Groenland. Et pour le dernier, l’Italie et la Sicile, le Sud donc.


Vous pensez qu’il y a une pratique européenne du cinéma ?

Oui complètement, les réalisateurs et les équipes ont une pratique très européanisée du 7ème art : de par les systèmes de financements, la distribution des films, les festivals où acteurs et techniciens qui travaillent dans plusieurs pays se croisent et sympathisent. Que ce soient des films danois, français, italiens, belges, appartenant à des écoles différentes, il y a quelque chose qui nous rapproche tous : le mode financement des films, une conception particulière de la place de l’auteur, avec l'héritage de la Nouvelle Vague et de l’exception culturelle française entre autre. C’est une préoccupation qui est à la tête de beaucoup de réalisatrices et réalisateurs de ce continent.
Comme je crois profondément que le cinéma doit parler de ce qui se passe aujourd’hui, le fait que les gens doutent tellement de l’Europe m’inquiète beaucoup. Je voulais que Les Grandes Ondes s’achève en rappelant les raisons d’être fondamentales de l’UE : les droits des femmes, l’accès au vote, les droits aux minorités de s’exprimer. Plusieurs données que l’on croit acquises de nos jours, mais qui ne le sont pas en réalité. Si le film peut montrer, avec légèreté , que l’Europe est une bonne chose, que ce n’est pas un problème, mais la solution, alors le film aura « travaillé juste ».
Propos recueillis en octobre 2013 au FIFF de Namur.


Lire la critique du film : Les Grandes Ondes (à l'ouest)



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