Rencontre avec Hicham Lasri : « Se révolter, c’est avoir l’impression d’exister »


Rencontre avec Hicham Lasri : « Se révolter, c’est avoir l’impression d’exister »

Œuvre politique et poétique amoureuse des métaphores, "C'est eux les chiens" révèle le cinéaste marocain Hicham Lasri. Rencontre.

Article de Jean-Max Méjean



C’est eux les chiens d’Hicham Lasri est un film qui décoiffe, surprenant dans sa forme autant que dans son propos. Il se donne et se dérobe à la fois - même si nous avons tenté d’en proposer une lecture -, et chaque spectateur aura vraisemblablement sa propre interprétation, tant le film est aussi bien politique que poétique. Avec ses références omniprésentes à Léo Ferré, le film n’est pas facile d’accès, d’autant que son titre, vraiment accusateur, met en cause « eux ». Mais qui est ce « eux » : les médias en place, le pouvoir, le silence qui tue, les trois à la fois ? Et les chiens ? Terme qui évoque tout autant le caractère méprisable de ceux qui nous dirigent, mais aussi ces animaux qui mordent ou hurlent la nuit. On le voit bien, c’est sur le plan de la métaphore que le réalisateur tisse son histoire. Pour la dénouer, nous avons rencontré le cinéaste lors de son dernier passage à Paris.


Dans le titre, qui est « eux » ?

Le titre est délibérément ambigu, agressif et joue sur la paranoïa de celui qui regarde. « Eux » peut être n’importe qui à partir du moment où on a un point de vue sur le monde ou un sentiment d’injustice. Et comme on vit dans un monde d’injustice et de précarité morale, beaucoup de gens s’identifient au titre.


Ne serait-ce que par l’allusion à Léo Ferré, votre film est un cri de liberté. Comment est-il perçu au Maroc ?

Au moment de l’élaboration du film, il y avait pas mal d’inquiétude sur une certaine logique transgressive liée au sujet. Puis sur le tournage, on a été refoulés de certains décors quand on a compris la nature du film mais ca ne nous a pas découragés. Les films se construisent sur du rêve et involontairement contre une latence et une mollesse. C’est eux les chiens est une balade dans un pays vivant à travers le regard d’un Ulysse mort-vivant. Au-delà de la noirceur et d’une certaine lucidité en tant que citoyen de ce continent et de ce monde, il y a beaucoup d’espoir qui se dégage de ce récit.

 


L’idée de génie est d’avoir su réaliser un film qui navigue sans cesse entre vrai faux reportage et retour mélancolique sur le temps qui passe. Comment vous est venue cette idée ?


Dès le départ, les deux idées motrices du film étaient de raconter le passé à travers le prisme du présent, puis d’utiliser le point de vue d’une caméra reportage pour donner une fausse impression d’impartialité et créer un sentiment de déversement du réel. Au moment de l’écriture du script, ces deux contraintes étaient terriblement difficiles à tenir et à respecter. Au corpus théorique s’ajoutent les contraintes de donner chair à des personnages et matière à des situations. Le film s’est beaucoup construit à l’écriture, au tournage et au montage sur un principe d’usure. Une épuration éprouvante pour arriver à dégager ce film sous sa forme actuelle.


Où avez-vous trouvé Hassan Badida, le formidable acteur qui incarne Mahjoul ?

Hassan Badida est un grand monsieur du théâtre. Notre rencontre date de 2006 sur un projet et, depuis, on a développé une relation d’amitié et de confiance durable. Il fait partie d’une troupe de comédiens avec qui je travaille depuis des années et surtout il fait partie de mon univers créatif. Je suis content que Majhoul soit le rôle qui le révèle au monde.


Ce film va permettre aux spectateurs français de savoir qu’il y eut un petit « printemps arabe » au Maroc. Qu’en est-il maintenant ?

J’ai toujours regardé le phénomène du « Printemps arabe marocain » de loin. Actuellement c’est terminé. Il y a en moi une fibre punk qui me pousse toujours à braver les interdits et à rentrer dans le mur, mais en faisant mes recherches, j’avais compris que le Printemps Arabe au Maroc s’est passé en juin 1999 au moment de la mort d’Hassan II et du changement de règne. Mon premier long métrage, The End (2012, inédit en France), raconte ce moment précis. Au Maroc, le combat n’est pas d’abattre le régime ou pas, mais d’œuvrer pour le confort de la population. Il y a un manque terrible en matière d’éducation, de formation, d’emploi…

 



Travaillez-vous sur un autre projet ?


Je suis en train de finaliser mon prochain film dont le titre sera The Sea Is Behind. Je m’occupe actuellement de trouver des partenariats pour donner une belle naissance au film qui traite de l’expression de l’homosexualité au Maroc où c’est toujours un crime passible de prison. Le film est une fable éthérée, un cauchemar graphique qui raconte le récit d’un travesti qui danse pour les mariages, une tradition qui existait avant et qui a maintenant complètement disparu…


Quels sont vos cinq films préférés ?

Dans le désordre : Tetsuo, Punch drunk love, Pierrot le fou, Pickpocket, Impitoyable, Lolita.


Pour paraphraser Jean-Paul Sartre, a-t-on raison de se révolter ?

Se révolter c’est avoir l’impression d’exister, avoir l’impression d’exister est un pas en direction de la tombe et la mort nous pousse à mieux utiliser notre vie.

 
Propos recueillis par Jean-Max Méjean - Janvier 2014
 

À lire : la critique de C'est eux les chiens.


Fiche du film


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