Rencontre avec Kaveh Bakhtiari : « En filmant des clandestins sous cette forme, on devient en quelque sorte cinéaste clandestin »


Rencontre avec Kaveh Bakhtiari : « En filmant des clandestins sous cette forme, on devient en quelque sorte cinéaste clandestin »

A l'occasion de la sortie en DVD le 21 octobre de "L'escale", rencontre avec Kaveh Bakhtiari.

Article de Stéphanie Chermont



Un an en compagnie d'un groupe d'immigrés en Grèce, une réalisation de l'intérieur et un documentaire à la fois touchant et réaliste. C'est le défi que s'est lancé Kaveh Bakhtiari, réalisateur irano-suisse, pour son film "L'Escale". Rencontre.


Comment est né ce film, L'Escale ?


J’avais fait un seul court métrage documentaire avant, tous mes autres courts métrages étaient des fictions. J’étais en train d’écrire mon premier scénario de long sur la thématique de l’immigration quand on m’a invité à présenter mon court métrage La Valise (2007) dans un festival en Grèce. Étant donné qu'il tournait dans des festivals depuis plus d’un an, je voulais refuser d’y aller. Mais le même jour, j’apprenais que mon cousin avait été fait prisonnier en Grèce car il voulait y passer clandestinement avant de rejoindre un autre pays européen. J'étais donc invité dans un pays où il était lui-même en prison. Désirable et indésirable… Le projet a commencé ainsi. J'y allais tout d’abord pour l’aider et ensuite pour voir s’il y avait matière à nourrir un scénario de fiction. Mais une fois sur place, j'ai rapidement compris que le genre juste serait le documentaire, vu le rapport et la place qu’il m’octroierait en tant que cinéaste et membre du groupe.


En quoi ce groupe était-il plus intéressant qu'un autre, dans un autre pays ?


Il était exclu de faire le film dans d’autres conditions, en allant par exemple dormir à l’hôtel et venir les filmer quelques heures par jour. Donc le fait que je dorme et mange avec eux a été le point essentiel qui montrait que nous avions de vrais liens. Donc ce groupe n’était pas plus intéressant qu’un autre. Ce sont les seuls avec lesquels je désirais vivre et faire le film. L’intérêt vient donc du lien qui unit les parties - nous étions très unis. S'ils n'avaient pas voulu m’avoir avec eux dans leur quotidien, j’aurai fait une fiction. La seule chose qui justifiait le documentaire était la place que j’allais occuper ou non dans ce groupe, tout en sachant que ce groupe était symbolique et ressemblait en beaucoup de points à d’autres groupes de clandestins.
 
 
Comment avez-vous préparé ce film ?

J’ai fonctionné et me suis posé exactement les mêmes questions que lorsque je devais générer de la fiction. Ce n’est pas parce que c’est vrai que ça suffit pour devenir cinématographiquement intéressant et vice versa. Même si sur ce film il y avait une urgence et des décisions très instinctives qu’il fallait prendre. Tous les matins, je mʼisolais dans un café et écrivais les évènements et les scènes à faire ou à « rattraper ». Le plus important a été la structure du récit et il fallait tout comme leur lutte que je mʼy tienne : je ne sortirai de cette pension que si eux décident de sortir, je ne filmerai presque personne dʼautres que ceux que jʼai décidé de filmer - même si beaucoup de personnages allaient et venaient -, idem pour le décor de la Grèce, et cætera.

 


Quels ont été les moments les plus difficiles du tournage ? Je crois que vous étiez vous aussi devenu un cinéaste clandestin...

En filmant des clandestins sous cette forme, on devient en quelque sort cinéaste clandestin. Il fallait essayer d’avoir les nerfs solides car à chaque instant tout pouvait s’arrêter. Je devais avoir l’air d’un touriste pour la police donc j'ai décidé de travailler seul avec une petite caméra numérique. Après, il ne fallait pas sombrer dans une certaine folie car confronté à trop de dureté, d’enfermement et d’absurdité. Le plus dur était de tenir sur la longueur. Mais pour certains plans, j’ai pris des risques, sans doute trop. Et l’ironie est que dans le film cela semble très simple car ce sont des plans plus oniriques ou poétiques. Alors que pour les faire, j’ai risqué ma peau et celle de Marie-Ève Hildebrand qui était venue en renfort avec une deuxième caméra.


Vous êtes irano-suisse. Est-ce que vos origines ont influencé votre cinéma ? Cette manière de vivre les choses de l'intérieur, de cerner un problème de société en profondeur...

Cela influence à tous les niveaux. Le perse est ma langue maternelle, ma culture dʼorigine, et les premières histoires que jʼai entendues étaient dans cette langue. Aussi, pour le migrant que je suis, lʼidentité a une connotation multiple. Je nʼimagine pas de case où il y aurait d'un côté « Iranien » et de lʼautre « Européen ». Mais je sais que cʼest après avoir vu un film iranien que jʼai décidé de faire des films. Que cʼest Abbas Kiarostami, rencontré lors de mes études, qui mʼa le plus appris. Et quʼencore maintenant le cinéma iranien propose des films qui me touchent et me bousculent. Je ne désire pas trop analyser en quoi exactement cela mʼinfluence et préfère laisser cela dans lʼinconscient, même si je suis assez heureux que mon premier long métrage ait été tourné en langue perse dʼoù m'est venue la toute première histoire que jʼai entendue.


Avez-vous réussi avec ce documentaire à montrer tout ce que vous aviez envie de montrer, d'observer ?

Beaucoup de choses nʼont pas trouvé de place à lʼintérieur du film car cela aurait cassé la structure ou le style. Mais je nʼai jamais eu de regrets en les écartant, car il ne fallait pas faire de compromis comme je le disais. Maintenant, je trouve que cʼest un film déjà très riche. Et que tout le reste, la majeure partie non utilisée, sera là en moi dans les prochains films que je ferai.
 
 
Propos recueillis par Stéphanie Chermont - Novembre 2013


Fiche du film


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