Aktan Arym Kubat, réalisateur du Voleur de lumière : "j’avais envie d’un personnage qui fasse rire"


Aktan Arym Kubat, réalisateur du Voleur de lumière :

Après sa trilogie autobiographique*, Aktan Arym Kubat revient avec "Le voleur de lumière", histoire d'un Robin des Bois kirghize qui vole l’électricité aux riches…

Article de Elise Pinsson



Rencontré début février à Paris, le réalisateur parle avec passion de Svet Ake, le personnage principal, qu’il incarne et pour lequel il a reçu un prix d’interprétation en Russie. Dans la vie, Aktan Arym Kubat est comme à l’écran : véhément, modeste, bavard et souriant. L’interview : une manière de prolonger les bienfaits d’un film…

Comment est né le projet du Voleur de lumière ?


S’il est toujours difficile de répondre à cette question, parce que les projets viennent comme ça, sans que l’on sache très bien pourquoi… j’avais tout de même en tête cette idée d’électricien. Visuellement, je suis vraiment fasciné par ces hommes. Par leurs habits, par leur activité qui les fait toujours grimper vers le ciel, et aussi parce qu’ils ne cessent de communiquer avec plein de gens différents, puisqu’ils viennent sans arrêt dans différentes maisons. Enfin, parce qu’ils leur arrive toutes sortes d’aventures. Et ce que j’aime aussi avec le personnage de l’électricien, c’est la métaphore. Une métaphore concrète puisqu’il apporte de la lumière dans les foyers, il leur apporte de l’espoir. C’est à la fois une lumière réelle et une lumière métaphysique, une lumière qui va illuminer la vie des gens. D’ailleurs, Svet veut dire « lumière », au sens physique et au sens affectif du terme, comme il signifie aussi « monde » ou « frère »…

Ce personnage est une sorte de Robin des Bois kirghize. Vous en étiez conscient au moment du tournage ?


Oui effectivement, on a pensé à énormément de personnages en travaillant sur le film : à Robin des bois, à Don Quichotte, on a aussi pensé à des personnages folkloriques tels que Khodja Nasreddine ou au personnage kirghize qui est un peu l’équivalent : Apendy Khoyrotchouk. On avait cette volonté d’en faire un personnage synthétique. Un critique de cinéma kirghize a dit que ce personnage était un peu le sel du peuple, car il réunissait toutes les caractéristiques du bon kirghize. Après, je ne sais pas si un tel personnage existe précisément, mais je sais que lorsque les gens ont vu le film, ils me disaient souvent : « Tiens, il me rappelle quelqu’un qui vit dans mon village… » Je pense que ce genre de personne existe en définitive, mais qu’on ne les remarque pas assez, que l’on n’y fait pas attention alors que la société entière repose sur eux finalement. Je pense qu’au fond, dans l’inconscient des gens, il y avait un besoin de ce genre de personnage, et moi aussi, j’avais envie d’un personnage qui fasse rire, plein de bonhomie, qui apporte de la joie, tout simplement.





 

Sans être au premier plan, les différents personnages de femmes présents dans le film s’imposent. Est-ce la réalité au Kirghizstan aujourd’hui ou est-ce exagéré ?


C’est une très bonne observation effectivement. Les femmes dans le film ne sont pas des personnages complètement fictifs, plutôt des femmes que j’ai croisées dans ma vie. Je pense que le pouvoir dont elles disposent dans Le voleur de lumière est assez représentatif de la réalité. Il faut savoir que dans la famille kirghize, les femmes comptent, elles ont une place assez importante, nous sommes d’ailleurs le seul pays d’Asie centrale avec une femme présidente, c’est complètement atypique. Les kazakhs et les kirghizes ont une vision de la femme différente de celle des autres peuples d’Asie centrale, des turkmènes, des ouzbeks… Pour les kirghizes, la femme est aussi celle qui tient le foyer et elle est respectée pour cela. Après, le Kirghizstan est un pays islamique mais avec un islam symbolique, le rapport homme/femme n’est pas du tout le même que dans d’autres pays.
Aujourd’hui d’ailleurs, il y a de plus en plus de familles kirghizes qui vivent sur les salaires des femmes. On le voit avec la prostituée qui subvient aux besoins de sa grand-mère, mais aussi aux besoins des autres membres de sa famille. Elle tient sur ses épaules une famille. Les femmes aujourd’hui gagnent de l’argent au Kirghizstan ou partent à l’étranger pour s’enrichir et faire vivre la maisonnée. Même si finalement le kirghize, père de famille, a le dernier mot.

A l’inverse, les hommes pleurent et crient beaucoup…


C’est vrai aussi… (rires) Je n’y ai pas pensé du tout en écrivant le scénario, mais probablement que cela reflète quelque chose de réel, et que les femmes se révèlent plus adaptées, plus fortes face au monde contemporain que les hommes.

Vous jouez et réalisez Le voleur de lumière. Pourquoi et comment cela s’est-il fait ?

Quand j’écris un scénario, je m’inspire vraiment de mes propres actions, de mon caractère et évidemment, ça a toujours été le but avoué dans ma trilogie autobiographique. Les trois films racontaient ouvertement mon enfance, c’est aussi le cas dans ce film. Au départ, je ne devais pas jouer dans le film, on cherchait réellement un voleur de lumière. Mais, même en cherchant très longtemps et à l’étranger, il y avait toujours quelque chose qui ne collait pas chez les acteurs que l’on rencontrait. Quelque chose qui faisait que ce n’était pas tout à fait ça. Petit à petit, en blaguant d’abord, l’équipe m’a dit que j’allais jouer le rôle, et puis j’ai passé un essai photographique et finalement ça a été moi ! Et ça s’est bien passé puisque j’ai reçu un prix d’interprétation dans un festival russe. (rires)

Dans le processus de tournage, j’ai trouvé cela extrêmement intéressant de jouer et de réaliser, très stimulant aussi. Je me suis également rendu compte que cela n’a fait que poursuivre ce que j’ai toujours fait dans mes films : essayer de me comprendre moi-même, que ce soit de manière autobiographique ou à travers le personnage de Svet Ake.





 

Le Voleur de lumière a été présenté lors du dernier Festival de Cannes à la Quinzaine des réalisateurs. Ce n’était pas la première fois que vous participiez à un festival, est-ce important ?

Oui, les festivals sont très importants pour moi. D’abord parce que beaucoup de gens voient mes films à cette occasion seulement. Ensuite, c’est important pour moi personnellement, car un festival, c’est de l’ordre de l’analyse. Lorsque je fais le film, il y a plein de choses que je ressens, plein de choses auxquelles je pense mais que je n’arrive pas forcément à formuler. Le fait de rencontrer les gens et de parler du film fait que j’arrive mieux à les verbaliser, à savoir pourquoi je l’ai fait exactement. Aussi, évidemment, l’avantage des festivals, c’est qu’il n’y a pas qu’un public d’amateurs, mais un public de professionnels, et c’est généralement sur les festivals qu’on les rencontre, c’est là que se décident beaucoup de questions d’argent pour mes films. Et puis tout simplement, c’est très agréable de se rendre à des festivals, j’ai toujours eu de la chance et un très bon accueil pour tous mes films, donc je dois avouer que je me sens toujours très à l’aise dans ce genre de manifestations, même si je ne parle aucune langue à part le kirghize et le russe.

Le film a été projeté au Kirghizstan ? Quel accueil a-t-il reçu ?


A sa sortie, il a été montré pendant deux semaines à Bishek, la capitale, et le sera encore dans un seul cinéma du 12 février au 1er mars**. Ensuite, on veut le montrer dans tout le pays, mais ce qu’il faut comprendre, c’est qu’on ne peut pas parler de vraie distribution au Kirghizstan puisqu’il n’y a pas assez de salles, donc les projections relèvent de notre propre initiative. On va essayer d’organiser nous-mêmes d’autres projections pour que le film atteigne les gens…

Le film a été perçu de manière différente au Kirghizstan. Dans les milieux cultivés, intellectuels, il a été unanimement applaudi, mais parmi les gens simples, c’était partagé. D’un côté, ceux qui l’ont aimé et, de l’autre, ceux qui ne l’ont pas aimé, arguant qu’il donne une mauvaise image du Kirghizstan, que ce n’est pas la peine de montrer la pauvreté et nos défauts à l’Occident. Ils sont, par exemple, contre les moments où on voit des personnages ivres. Je trouve cela très étrange de me faire ce genre de reproches. Je pense en effet que j’aime mon peuple au moins autant que ces gens, voire plus. Et surtout, j’aime tous mes personnages et je pense qu’on le sent dans le film. Je ne porte pas de jugement, je les aime tous.
Parmi les membres de l’administration kirghize aussi, il y a une certaine tendance à penser que ce n’est pas la peine de donner une mauvaise image du pays. En plus, comme les financements du film viennent de l’Occident, certains disent que c’est pour faire plaisir aux financeurs que je reçois des prix. Parce que je montre le Kirghizstan sous un mauvais jour. Mais ce sont les seules critiques que j’ai reçues, jamais on ne critique le côté politique du film. Les seuls reproches faits sont des reproches « du quotidien », comme ne pas montrer l’alcoolisme. Mais au fond, même s’ils me critiquent, je suis intimement convaincu qu’ils sont tous fiers de moi.

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* La Balançoire, Le Fils adoptif, Le Singe

** Interview réalisée le 7 février 2011




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