Les complices d'un premier film duel

Les complices d'un premier film duel

Une rencontre collective s'imposait avec l'équipe du film "Complices". Conversation plurielle, du coup, avec Gilbert Melki, Emmanuelle Devos, Cyril Descours et Frédéric Mermoud.


Article de Ariane Allard


Est-ce parce que Frédéric Mermoud est suisse ? Complices, son premier long métrage, s'il emprunte la voie passablement balisée de l'enquête, échappe pourtant aux clichés qui, souvent, plombent le polar français. Bonne pioche : ses flics ne dégainent pas comme dans Julie Lescaut, et ne traînent pas au ras du bitume leurs vieux blousons de cuir, et leurs sombres souvenirs, comme chez Olivier Marchal !

Non, l'atout de cette première fois, c'est sa forme décalée, la construction binaire de son récit : deux univers s'opposent (adulte, du côté des policiers qui enquêtent, adolescent du côté de Rebecca et Vincent, un jeune couple qui vit dangereusement), et s'encastrent tout le long. Une chambre d'écho qui met finement en valeur les personnages de chacune de ces deux histoires. Et un effet miroir d'autant plus juste que la distribution est impeccable. Une justesse que l'on retrouve sans surprise lors d'une interview collective de l'équipe. Attentifs et souriants, Gilbert Melki, Emmanuelle Devos mais encore le jeune Cyril Descours entrelacent volontiers leurs remarques à celles, plus étayées, de leur metteur en scène. D'accord et raccords : complices, en effet.


Du côté de Simenon


"Au départ, je voulais parler du désir amoureux d'une jeune fille et l'inscrire dans un polar", commence donc Frédéric Mermoud. "Puis j'ai rebondi sur un fait divers qui s'est passé à Neuilly, où des jeunes gens de la classe moyenne, voire supérieure, organisaient un réseau de prostitution en ligne, ceci plus dans un désir de consommation comme pouvoir s'acheter des fringues de marque, etc. Sans vouloir faire de grandes généralités, j'ai senti que s'exprimait ici un nouveau rapport au corps, ce décalage m'a captivé", pose-t-il en guise de préambule et d'intention. "Il n'y a pas de mise en garde, c'est une observation", prolonge alors Cyril Descours (qui joue le rôle difficile de Vincent, jeune prostitué en effet, personnage pivot autour duquel s'ordonne l'enquête). "On n'est pas dans un cinéma vérité de toute façon", tranche, toujours un brin rieur, Gilbert Melki (l'un des deux policiers chargés de l'enquête, précisément). "Ainsi, à partir du moment où mon personnage découvre que c'est une histoire d'amour, au fond, il est touché, se projette et se dit qu'il faut les sauver ces jeunes ! C'est pour cela qu'il n'y a pas vraiment de pistolets ni de grandes cascades, vous voyez...", enchaîne-t-il. "Oui, tous les flics ne sortent pas de l'imagination d'Olivier Marchal. Moi, ici, j'ai plus pensé à l'univers de Simenon", nuance finement Emmanuelle Devos (à contre-emploi dans un rôle d'inspecteur de police). Avant que leur réalisateur ne reprenne le fil. Du film et de la conversation.

"Ce film n'essaie pas de dresser un état des lieux général. Le cinéma, c'est d'abord s'intéresser à un certain nombre de personnages. Et notre démarche, c'était d'abord de faire un film de personnages, même si, évidemment, l'histoire fait écho avec un phénomène de société. En choisissant Nina Meurisse pour le rôle de Rebecca et Cyril Descours pour celui de Vincent, il me semblait que l'on ne serait jamais dans le jugement. Nina a quelque chose de profond et de solaire, Cyril possède ce magnétisme et cette faille qui coexistent également dans son personnage. Avec eux, on est plus dans l'émotion. Et puis, aussi, il y a le regard des deux adultes, des deux policiers, qui, finalement, ne vont pas juger", argumente-t-il en douceur, sous le regard bienveillant de sa belle équipe. "Les deux jeunes gens ne sont pas des victimes pour moi. Quelque part, ils sont aussi animés par une certaine liberté. C'est pour cela que leur histoire, j'ai voulu plus la placer du côté du romanesque, avec des ellipses, jouant sur les péripéties. Tandis que celle des adultes est contée comme une chronique minimaliste, sur un temps assez court. C'est un peu le miroir inversé des jeunes. Leurs mondes sont assez opaques l'un à l'autre, mais ils se frôlent".

Pour s'entendre plutôt bien, in fine. Complices, oui, mais l'on ne vous dira pas comment. Sachez juste que l'envie de transgression - thématique qui traverse tout le film, et c'est en cela qu'il diffère - est assez contagieuse. A tout âge...
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