Interview avec Yasmina Guerda - Israël montre sa bobine

Interview avec Yasmina Guerda - Israël montre sa bobine

Yasmina Guerda, rédactrice du blog "Israël montre sa bobine", revient sur la nouvelle génération de cinéastes, sur la différence du traitement des images entre les médias et les cinéastes.


Article de Clémence Imbert


Blog et Critique


Pouvez-vous présenter votre blog ? Vous traitez du cinéma israélien, pourquoi avoir choisi cette cinématographie?

Israël montre sa bobine
est un blog sur l’actualité du cinéma israélien avec des critiques, des petites infos glanées par-ci par-là, des interviews… C’est à la fois un site que j’ai voulu apolitique, c’est-à-dire non partisan, et centré sur les questions politiques : ce qui m’intéresse le plus c’est analyser l’engagement presque systématique des réalisateurs israéliens à travers leurs films, sans pour autant, bien sûr, prendre parti. J’ai eu envie de me demander – et de demander aux internautes - ce que peut le cinéma  dans un conflit comme celui qui touche les Israéliens et les Palestiniens depuis plus d’un siècle. Et pourquoi les réalisateurs israéliens ont-ils tellement besoin de faire passer des messages politiques dans leurs films ? Quel rôle peut jouer un art dans cette guerre ? Je n’ai pas encore trouvé de réponse… je cherche… avec les internautes et au fil des films…


L'aspect critique est très présent. La critique de cinéma est-elle le meilleur moyen pour saisir l'image de ce pays et ne pas tomber dans le piège d'une image déformée et fausse, véhiculée par les médias ?

D’abord, je ne suis pas de votre avis : je suis journaliste et je ne peux pas considérer que, de fait, les médias véhiculent une image déformée. En revanche, que certains journalistes commettent des fautes professionnelles et arrangent la réalité à leur convenance, j’admets que ça arrive, mais ne partons pas du postulat que les médias sont, de fait, pourris ! 
La principale différence entre le cinéma et le journalisme, c’est que le journaliste doit manipuler des faits, tandis que le réalisateur, lui, manipule essentiellement des émotions, du vécu, du ressenti. Le point de vue que réalisateurs et journalistes adopteront sur le Moyen-Orient ne peut pas (ne doit pas !) être le même. Ce n’est pas qu’un moyen soit « meilleur » que l’autre, c’est juste différent et complémentaire. 
Un film comme Beaufort, par exemple, est un film qui m’a beaucoup touchée : j’ai eu peur, viscéralement peur, pour ces gamins en treillis enfermés dans un bunker à attendre de mourir. Seul le cinéma pouvait enfermer le spectateur dans ce bunker avec eux, car il y aurait quelque chose de malsain à ce qu’un journaliste le fasse : ce n’est pas assez objectif, c’est trop émotionnel.


     



Rayonnement international et Economie


Depuis 2001, l'émergence de nouveaux talents est incontestable. Quel a été le facteur déclencheur : subventions étatiques, création d'écoles de cinéma ou mise en place de co-productions ?

Effectivement, en 2000, il y a eu un tournant majeur. Le cinéma israélien a fait un bond et c’est le résultat d’une politique gouvernementale extrêmement volontariste. Un meilleur financement, c’est plus de qualité : l’accent a donc été mis sur les sous ! Des accords de co-productions avec l’étranger ont été mis en place, avec des arrangements fiscaux en prime. Les chaînes de télévision ont aussi multiplié ces dernières années, plus qu’elles ne le faisaient auparavant, les partenariats pour financer de nouveaux auteurs ; elles constituent aujourd’hui la principale source de financement du cinéma israélien. 
Enfin, vous avez raison de le rappeler, la création de plusieurs écoles a sans doute aidé de jeunes talents à se faire connaître. Aujourd’hui, il y a onze écoles de cinéma en Israël… c’est énorme pour un si petit pays !


 La France accueille le plus grand nombre de films israéliens.  Quel lien privilégié entretient la France et Israël cinématographiquement parlant ?

En France, un accord avait été signé en 1980, mais il n’avait pas fonctionné. Celui de 2001 a été plus efficace : une trentaine de films ont été co-produits par la France depuis, ce qui est énorme compte tenu du faible nombre de films israéliens réalisés chaque année (une dizaine). Ca, c’est pour les liens franco-israéliens dans le cinéma « économiquement parlant ». 
Cinématographiquement parlant, je crois qu’il y a une certaine inspiration en Israël du cinéma d’auteur français : dans ces deux paysages cinématographiques, on explore l’intime, on fait des films sur l’intérieur. Mais enfin, c’est une simple inspiration ! Le cinéma israélien a su trouver une voie, un style, une couleur propres.


Le cinéma israélien reçoit des prix dans de prestigieux festivals internationaux. Selon vous, quelles caractéristiques possède-t-il pour qu'il soit à la fois atemporel et singulier ?

Difficile de parler du « cinéma israélien » pour une question aussi précise. Je pourrais essayer de comprendre ce qui fait que tel ou tel film, ou que tel ou tel réalisateur, va être apprécié en Israël et ailleurs dans le monde. Mais il me semble impossible de répondre à cette question en mettant Les Méduses d’Etgar Keret et Kippour d’Amos Gitai dans le même sac !


     


Amos Gitai se définit comme le « grand père du cinéma israélien ». "Kippour", "Kadosh" décrivent l'Histoire immédiate. Que représente t-il pour la jeune génération ?

Amos Gitai ne se définit comme rien du tout ! Ce sont les critiques - qui le maltraitent un peu, d’ailleurs ! – qui lui ont donné ce « titre ». Il y a eu des réalisateurs israéliens avant Gitai ! La nouveauté qu’a apportée Gitai, c’est l’engagement : avant lui, les films étaient presque des films de propagande (ce qui n’enlève rien à leur valeur artistique d’ailleurs), car on était encore dans une logique d’après Shoah, et l’existence d’un Etat hébreu n’était pas acquise dans les mentalités comme elle l’est majoritairement aujourd’hui. 
Cet engagement, c’est ce qui a valu à Amos Gitai sa renommée. C’est aussi ce qui lui a valu, et lui vaut encore, une pluie de critiques. En Israël, il est assez peu apprécié. De la population et des politiques surtout, parce qu’il peut être très virulent vis-à-vis d’Israël dans ses films (je pense à Kedma, à Désengagement, mais surtout à ses documentaires de jeunesse comme House).
Dans le milieu du cinéma, ce n’est pas l’amour fou non plus. Il est surtout respecté pour ses premières œuvres, et l’on reconnaît que c’est lui qui a donné ses lettres de noblesse à un cinéma en Israel. Mais les jeunes réalisateurs ne le citent jamais comme un modèle : jamais un réalisateur israélien ne m’a dit du bien de lui. Ja-mais. Certains lui reprochent de trop s’intéresser à l’argent, d’autres de retourner sa veste politique d’un film à l’autre. Personnellement, j’aime beaucoup son travail que je trouve très soigné, très étudié et souvent original (Kadosh, Désengagement, Free Zone).


En septembre 2008, La Knesset a voté une loi pour promouvoir le cinéma et aider les productions étrangères à venir tourner en Israël.  Cette ouverture ne représente-elle pas un risque étant donné la possibilité des productions étrangères de réduire l'image d'Israël uniquement aux conflits ?

Israël vit avec un conflit depuis un certain nombre de décennies. Ils ne font pas semblant que tout va bien ! Les réalisateurs israéliens eux-mêmes font rarement un film sans évoquer en toile de fond le conflit (Mes plus belles années, qui ne parle pas de guerre, évoque le conflit libanais, Les Sept Jours s’ouvre et se ferme sur des bruits de sirènes). Donc non, ce n’est pas un risque. Pas du tout.


  



Filmer la guerre, l'oublier ou la détourner


Aux Etats Unis, que ce soit lors de la guerre du Vietnam ou de la guerre en Irak, les cinéastes avaient tendance à s'engager politiquement dans leurs oeuvres. J'ai l'impression que les cinéastes israéliens saisissent l'époque dans sa crise identitaire, sans dénoncer un pouvoir politique mais en portant au pinacle l'aspect humain de leur pays et de leur engagement. Qu'en pensez-vous ?

Non, le cinéma israélien s’intéresse à l’aspect humain, c’est incontestable mais beaucoup de réalisateurs dénoncent férocement le pouvoir politique. Si vous avez vu The Bubble d’Eytan Fox, il ne vous aura pas échappé que le personnage le moins sympathique du film s’appelle Sharon… Dans Désengagement, Amos Gitai aurait eu du mal à être plus sévère envers le gouvernement israélien (police, armée). Donc aspects humains et pouvoir politique : les deux mon capitaine !


Le regard des jeunes réalisateurs est très critique. Comment considèrent-ils le cinéma ?  Un médium pour l'engagement et la contestation, une catharsis comme dans le cas de "Valse avec Bachir", ou une considération politique ?

Déjà, il n’y a pas « un » cinéma israélien. Les jeunes réalisateurs ont tous des points de vue différents. Udi Aloni m’a dit « Tout cinéma est politique ». Etgar Keret refuse qu’on tienne à tout prix à politiser cet art. Donc, on peut difficilement donner une définition du cinéma pour tous les réalisateurs. Mais oui, ça tient probablement pour la plupart à de la catharsis (c’est le cas très clairement de Kippour de Gitai, et de Valse avec Bachir d’Ari Folman).


    


Ces jeunes auteurs subissent-ils une censure du gouvernement ou d'autres groupes?

Je n’ai jamais eu vent d’aucune censure en Israel. Il n’y a guère que les journalistes qui parfois, (trop souvent !) ne sont pas en mesure de faire ce qu’ils veulent, comme on le voit actuellement à Gaza. Mais pas les réalisateurs, non. Tous ceux que j’ai pu rencontrer et qui ne sont pas très tendres avec l’Etat israélien m’ont confirmé être totalement libres.


"Beaufort" et "Valse avec Bachir" sont des films virulents vis-à-vis de la guerre.  A l'inverse, Etgar Keret, réalisateur des "Méduses", veut oublier la guerre dans ses fictions. Il y a donc différents points de vue. Etant donné le contexte et les tensions politiques, le cinéma israélien doit-il foncièrement être un art-citoyen ?

Comme dirait Amos Gitai, « il ne faut pas mettre l’homme politique au chômage ». Mais oui, je préfère l’art qui s’implique dans la vie de la cité, qui a quelque chose à dire pour faire avancer le schmilblick.


 La cinéaste Ronit Elkabetz notamment, développe de grands thèmes autour de la transmission, de la famille et de la perte d'une tradition. Dans ce cas, le cinéma israélien résulte t-il de l'incertitude quant à l'avenir de cette région ? Le cinéma prend-il alors pleinement son rôle d'image sauvegarde ?

La question de la tradition est extrêmement présente dans les films israéliens. Notamment sous l’angle religieux. C’est le cas de Kadosh de Gitai, Tehilim de Raphaël Nadjari ou de My Father my lord de David Volach. Mais, contrairement à ce qu’on peut imaginer, les réalisateurs semblent plus enclins à vouloir faire voler cet héritage en éclats qu’à le préserver. Le cinéma est alors utilisé comme lieu de dénonciation et certainement pas comme lieu de préservation. Cela va peut-être changer avec la prochaine génération de réalisateurs, peut-être seront-ils moins dans le rejet, mais pour le moment, on trouve peu de films qui promeuvent la transmission et qui évoquent une nostalgie quant à la tradition.


  



Un chaleureux merci à Yasmina Guerda...

Blog : http://labobinedisrael.wordpress.com/

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