Entretien avec Lech Kowalski


Entretien avec Lech Kowalski

A travers le projet CameraWar, Lech Kowalski invente une nouvelle forme de résistance audiovisuelle aux monopoles de diffusion que sont la télévision et les sociétés de production industrielle de films. Entretien avec un réalisateur engagé, qui n'accepte aucune forme de compromission, qu'elle soit artistique ou politique.

Article de Lucile Moura



Le projet CameraWar


Pensez-vous qu’il soit nécessaire de réinventer des formes audiovisuelles afin de parler au mieux du monde post-11 septembre ?

Réinventer est très difficile, mais quelque chose doit être fait. Il faut faire un vrai choix entre perdre ou trouver un public. Le public ne sait pas toujours ce qu’il veut mais il veut quelque chose de neuf, quelque chose de différent, quelque chose qui l’ébranle au-delà de ce qu’il trouve déjà en regardant simplement un produit (cinéma), un support de publicité (émission TV) ou une vidéo sur Internet (blague).
Le vrai défi est de fabriquer quelque chose qui aille au-delà du style de l’information type JT et de la pure fiction. Quelque chose qui aille au-delà d’un simple style et qui devienne sa propre réalité. Quelque chose qui ait sa propre raison d’être, qui, par conséquent, suscite l’émotion au lieu d’altérer l’information en cherchant l’appétence à tout prix.
La recherche d’informations ressemble à la lecture des échos dans la presse. Dans un sens, nous sommes devenus dépendants à l’information de la même manière que les gens ont soif d’échos. Les colonnes d’échos sont désolantes à lire mais TELLEMENT plaisantes. Elles parlent toujours des dépenses de telle ou telle personne. Elles fonctionnent sur notre jalousie foncière vis-à-vis de la célébrité. C’est comme une maladie. À quel commandement avoir recours contre ce fléau – ou ne pas avoir… ?


Y a-t-il un espoir de voir émerger un réseau de distribution qui donnerait de la place à des films non narratifs ? Pensez-vous qu’Internet soit une voie intéressante ?

Je ne sais pas s’il y a une réponse. Internet existe. Il est utilisé plus largement que n’importe quel autre système de distribution médiatique inventé par l’homme. Internet est au service d’un véritable système nerveux.
Que dire de la musique par exemple ? Dans quelle mesure Internet est-il au service de la distribution musicale ? Sans parler de l’aspect économique de cette question, je sais qu’il y a des endroits sur Internet où je peux télécharger de la musique à ma guise, activité dont je retire un plaisir considérable... J’ai un ami (dont il vaut mieux préserver l’anonymat), qui vit dans la campagne profonde. Il programme son ordinateur afin de télécharger des films sur Internet. Chaque fois qu’il se lève le matin, il a un nouveau film. Il fait ça depuis plusieurs années. Il a probablement la collection la plus éclectique de films de toutes les personnes que je connaisse. Quel pas y a-t-il de cet ami qui télécharge des films initialement destinés à la salle, à ce que je fais avec Camera War par exemple ? Si je touche la corde sensible avec Camera War et que je lui donne envie de télécharger des copies de mes chapitres de films, eh bien, je prendrai ça comme une récompense.
Plus important, à mes yeux du moins, a été le moment où je me suis réveillé et où je me suis rendu compte que je devais faire quelque chose pour survivre : j’ai alors créé Camera War. C’est un acte de création à la fois social, politique et économique, pas juste de la réalisation de films. Cela fait la différence à mes yeux. Faire des films est important bien sûr, mais ce n’est pas le seul objectif final.
En fait, maintenant que je fais ça et que je regarde un film qui a été fait dans l’unique but de faire un film, je trouve ça ennuyeux. Désormais, je dois inventer une nouvelle manière de filmer afin de travailler à un autre niveau. Tout ce qui me vient à l’esprit peut fonctionner. C’est libérateur. Je dois constamment garder à l’esprit que je suis en train d’inventer, que je ne suis pas juste en train de faire un film. Je me pose comme règle de ne pas seulement fabriquer un produit. J’ai besoin de créer un dialogue.


Le projet Camera War est-il une sorte de résistance politique contre le monopole de la télévision et du cinéma commercial sur les formes audiovisuelles ?

Oui, c’est une guerre à la fois politique, artistique et émotionnelle. C’est MA guerre personnelle. C’est également une guerre concrète, c’est comme ne pas vouloir faire moins bien que le voisin. Il y a toujours la télévision commerciale, MTV, les cinémas, YouTube, les vidéos virales, l’email, Facebook, etc. Il n’y a plus vraiment d’autre choix que de chercher par d’autres moyens à trouver un public et à amener le public vers moi.
J’ai récemment lu que le temps passé à regarder la télévision aux Etats-Unis a augmenté et qu’en moyenne, une personne aujourd’hui la regarde un peu plus de huit heures par jour !!
L’ironie c’est que Camera War est une lutte contre la domination monopolistique de la distribution alors qu’Internet est certainement plus monopolistique encore que n’importe quelle autre forme de distribution. Qui possède Internet, le téléphone et la bande passante sur laquelle mes films circulent ? Ensuite, il y a les sociétés de télécommunications auxquelles nous devons tous souscrire afin d’utiliser Internet. Et puis, combien d’entreprises sont impliquées dans la fabrication des ordinateurs que nous utilisons ? La liste est encore longue. Le vrai problème est que les multinationales, tout en continuant à développer la technologie, ont rétréci (économiquement) les moyens par lesquels la créativité atteint un public, de fait les guerres contre Internet menées par l’industrie musicale.
Et ce n’est pas encore fini. Les logiciels et les ordinateurs sont devenus relativement bon marché, mais éroder la créativité est une façon de réinventer la roue. C’est cher. Tout n’est qu’affaire d’argent. Les multinationales ont besoin des créatifs. Le seul domaine où les multinationales sont gagnantes et mènent la danse est celui des jeux vidéos, de la conception à la distribution, jusqu’au matériel sur lequel les gens jouent. Ce sont de purs produits. Ils sont devenus aussi omniprésents que des rasoirs jetables ou des Tampax, des produits dont tout le monde se sert, jour et nuit.
Faire un film peut n’être qu’un produit mais ça peut aussi être quelque chose d’autre. C’est ce quelque chose d’autre qui m’intéresse. Je pense que beaucoup de gens aussi. J’essaie de les atteindre.


Cinéma, vérité et marginalité


Dans un monde noyé sous différentes sources d’informations, le cinéma peut-il clarifier les choses ? Laisser la place au doute ?


Oui. Le cinéma est (ou peut être), de la philosophie. Bien qu’il utilise des dialogues très prosaïques et des images, il agit sur le subconscient du spectateur. D’un côté, le cinéma est de la vérité pure – comme la poésie. Le cinéma nous parle des fissures dans le trottoir. De ce qui arrive à la fumée qui s’échappe des cheminées et qui disparaît. De pourquoi nous rions ou pleurons. Il s’agit de réarranger la réalité afin de lui donner sens. Cela peut être grisant. Je n’oublierai jamais les visages des jeunes filles et garçons à Kaboul en train de regarder pour la première fois un film de Charlie Chaplin. C’était en 2002. Les films qu’ils regardaient avaient été tournés 70 ou 80 ans auparavant mais les enfants étaient comme cloués sur place. Comment puis-je le dire plus nettement ? Les films faisaient voyager les enfants dans le temps.
Les films existent dans leur propre espace-temps. Certes, ils sont un miroir de l’époque à laquelle ils ont été faits, mais les grands films sont intemporels. Plus un film touche à l’intemporalité, plus il clarifie les choses.


Le « cinéma-vérité » parle des gens, de leurs vies et d’engagement. Cependant ce cinéma-là est souvent réservé à un public d’initiés à travers les festivals par exemple. N’est-ce pas un paradoxe ? Comment faire en sorte que ces films soient vus par un public élargi ?

Tout n’est qu’une question de business. Le plus grand réseau de distribution de ma génération était la télévision et la télévision a souvent défait le monde. Quelques bons films passent à travers les mailles du filet et passent à la télévision, mais ce sont de rares exceptions.
La quintessence de la télévision monopolistique tient à la démographie. Dans un sens, c’est très démocratique : pourquoi faire des films qui n’intéressent que très peu de gens ? Mais alors la question qui se pose est la suivante : qui a habitué le public à adorer principalement des émissions abêtissantes ? Internet peut être salutaire. On n’est encore qu’au premier stade de ce type de distribution. Le vrai défi sera de faire en sorte que ce nouveau « cinéma » rapporte assez d’argent pour vivre, payer son loyer, manger et acheter des habits à sa fille… !
À cet égard, le « cinéma » ne doit pas être un pur produit, de la façon dont il existe dans le système capitaliste. Des mécanismes étatiques peuvent être créés afin de pouvoir financer ce nouveau « cinéma ». Le problème avec le cinéma, c’est que ça devient tout simplement un moyen de se faire beaucoup d’argent. Si les gens mettaient des montants d’argent normaux dans les films, cela changerait entièrement la façon dont on conçoit le cinéma. Et cela changerait le cinéma. Je crois en la « Yugo » ou la petite voiture Volkswagen du cinéma !


Quelle limite y a-t-il à l’expression de la vérité au cinéma ? Quel outil préférez-vous : la fiction ou le documentaire ?

Il n’y a aucune limite aux mensonges. Les huit années Bush prouvent au moins cela. De même, il n’y a aucune limite à la vérité. Le cinéma peut jouer sur ça. Tout est entre les mains du réalisateur. Je pense que nous sommes à une période de grande expérimentation dans le cinéma. Mais nous devons garder à l’esprit ce qu’est le cinéma : la fluidité. La fiction et le documentaire sont à égalité. C’est aux réalisateurs de faire leur choix. Un film est soit bon soit mauvais. La forme ne fait pas la différence.


Pourquoi êtes-vous si intéressé par la marginalité dans vos films ?

Parce que c’est là que je me sens à l’aise, là que je vis vraiment. Mes films parlent de moi dans ce sens. La marginalité c’est la réalité. La plupart des gens sont marginaux mais la société les force à rentrer dans le rang et à ne pas devenir marginaux. J’adore les marginaux. C’est pourquoi le système soviétique était un échec. Ils ont littéralement exécuté les marginaux. Dans nos sociétés, ils font des marginaux des héros, mais seulement plus tard, après que le temps les a rendus « raisonnables ». Regardez Che Guevara par exemple, pour choisir un exemple simple. Regardez les homosexuels, les Noirs, les punks, les transsexuels et même quelques junkies célèbres dans la littérature.
C’est si évident que je me sens à l’aise avec ceux d’en bas et d’en dehors.


Filmer des univers hors-la-loi est-il un moyen d’affirmer l’autonomie de l’éthique par rapport au juridique ?

L’éthique est universelle et intemporelle. Les sociétés les replacent dans un contexte d’ordre social hiérarchisé. À long terme, le bien est le bien, quelle que soit la forme qu’il prenne, quel que soit le contexte politique ou la réalité économique dans lesquels il s’inscrit. De la même manière, le mal est le mal et ce qui est mauvais est mauvais. L’Histoire est écrite par les pouvoirs en place, ceux qui fabriquent les livres d’histoire. C’est pourquoi les historiens sont si intéressants. Il y a ceux qui représentent le statu quo, les paresseux, et les quelques courageux qui veulent racler les os du temps afin de comprendre comment les choses sont vraiment arrivées. J’appelle ça l’histoire secrète. Mes films parlent d’histoires secrètes.


Dans la plupart des films commerciaux narratifs, les personnages ont une plastique parfaite, comme dans les publicités, toujours souriants, très propres. Vous avez souvent filmé la laideur, la déchéance physique. Pensez-vous qu’il y ait de la beauté dans la laideur ?

Je hais la manière dont sont filmés les plans de la plupart des films hollywoodiens, à moins que le film soit bon : ces plans sont tous artificiels. Mais je déteste tout autant les plans artificiellement laids des films indépendants à petit budget ou dits «underground », sauf si le film s’avère bon. Dans les deux cas, je parle du réel. J’adore les choses qui sont réelles. Réellement réelles. La laideur n’existe pas pour moi, juste les choses qui ne sont pas réelles. C’est seulement sur ce point que je peux utiliser l’échelle entre le laid et le beau. Je ne l’utilise que quand il s’agit de quelque chose qui n’est pas véritablement authentique. Il y a juste une réalité époustouflante. Les seins d’une femme sont aussi beaux que les mâchoires ouvertes d’un requin.


« Winners and Losers »


Quel aspect du football vous intéresse le plus ?


Personnellement, j’adore le football amateur. C’est la même chose pour tous les sports. Le seul football pro que j’apprécie est la Coupe du Monde tous les quatre ans. C’est certainement dû au fait que je n’ai jamais suivi une équipe en particulier étant gamin. Si cela avait été le cas, j’aurais sûrement une équipe préférée.


Le football était-il un prétexte pour faire un film sur la bestialité humaine ?

Ce qui m’intéresse, ce sont les visages regardant le jeu. Durant la dernière Coupe du Monde, j’ai passé quelques heures dans des cafés à Paris à observer les visages regardant le jeu. Ces visages étaient purs et naturels. Ils étaient en dehors de toute structure de classe, tout en étant dans le contexte du nationalisme. C’est le facteur Zidane. Zidane changeait quelque chose sur les visages, surtout à chaque fois qu’il rapprochait l’équipe française de la finale. Je pense que s’il s'était agi d’autres équipes que les Français et les Italiens, je n’aurais pas fait le film. Ce qui m’intéressait c’était d’établir une compétition entre les visages français et italiens. C’est à cause de Zidane. C’est Zidane qui a donné au film Winners and Losers sa structure dramatique. Merci Zidane.


Le football, comme tous les sports, repose sur des règles. Pourtant, la bestialité explose comme jamais parmi les spectateurs. Est-ce une métaphore de nos sociétés ?

Oui. La bestialité est un mot dur. C’est très primitif.
Oui, un grand match de football met à jour la pureté de chacun d’entre nous. Zidane mettait à jour quelque chose d’autre. Il met à jour quelque chose qui est à la fois triste, beau, et très réel sur notre condition. Je laisse le soin au spectateur de déchiffrer tout ça.


À propos du titre,
« Winners and Losers » : est-ce une analogie avec les conséquences de la mondialisation ?

Je n’ai pas pensé personnellement à ce lien. Mais, maintenant que je lis cette question, cela devient totalement évident. Du fait de la mondialisation, il y aura des perdants dans ce monde. L’issue nous surprendra. Au final, il se pourrait que les perdants prennent la place de ceux qui sont les gagnants pour le moment. Puis, cela changera encore jusqu’à ce que nous soyons tous partis. Seul un certain cinéma montrera un aperçu de ce qui s’est passé. Vraisemblablement Zidane peut dormir sur ses deux oreilles.


Peut-on comparer les spectateurs du football et ceux d’un concert de rock ?

Oui, ils ont en commun la même laideur, la même beauté et la même démence irrationnelle qui est en chacun de nous.


Remerciement particulière pour Odile, attachée de presse de Lech Kowalski, pour son aide précieuse
Traduit de l'anglais par Lucile Moura



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