Après la loi Dadvsi, la loi Hadopi ne parvient toujours pas à gagner de nombreux alliés. Et si au final, la solution face à la lutte aux téléchargements était de les rendre efficients, légaux et gratuits? Alors que le débat continue et que les mécontents s'acharnent pour discréditer une loi liberticide, Joseph Paris, fondateur avec Enguerran Deraedt de Ralamax Prod, revient sur Le Cinema et la Culture du Libre : une alternative possible et au diapason des nouveaux us et coutumes du XXie siècle.
Tout d'abord, pouvez-vous présenter Ralamax Prod ? Dans quel contexte est née votre société de production et de distribution ?
Ralamax Prod s'est créée en 2006, à la suite du film
Le Bal des Innocents, qui est notre premier film et également le premier long-métrage français distribué sous Licence Libre, et dont l'avant-première a eu lieu le 29 juin 2006, jour de l'adoption par le Sénat de la première loi contre le téléchargement.
Au départ, on a fondé Ralamax Prod dans l'idée de défendre le téléchargement, qui peut être une force pour les artistes s'il est bien utilisé. Aujourd'hui on élargit nos objectifs, grâce à des projets collaboratifs, c'est-à-dire qu'en plus de céder des droits aux internautes, on les invite durant les étapes préparatoires du film. C'est l'exemple de notre projet
Varsovie-Express. Avant tout, le projet central de Ralamax Prod est de produire et distribuer des films libres. Il faut entendre par « film libre » que les auteurs et les producteurs autorisent et encouragent la copie de leur oeuvre .
Pouvez-vous expliciter le projet Varsovie Express ?
Actuellement, on peut trouver un site internet : www.varsovie-express.com, qui est une sorte de studio en ligne, où les internautes viennent s'inscrire et participer à la bande sonore, au storyboard, à la direction artistique...
Comment faites vous pour organiser, et sélectionner les internautes ?
Il n'y a pas de sélection au préalable. Par contre on va chercher des artistes avec qui on a envie de travailler. Après, toutes les propositions sont bienvenues. On leur indique la ligne directrice de ce qu'on veut, ils lisent le scénario puis on discute. Ce n'est pas plus compliqué qu'un film traditionnel, excepté le fait qu'on fasse venir plus de monde via le réseau.
La Culture du Libre : un nouveau modèle
Comme vous l'avez dit, vous êtes la première et unique société de ce type en France. Existe-t-il d'autres structures dans le monde ?
Il y a d'autres initiatives mais pas en France. A Londres, Mattsson a lancé cette initiative. Il a lancé un projet comme
Varsovie Express, mais il demeure moins collaboratif car davantage axé sur le financement que la création artistique collaborative. Il fait appel aux internautes pour financer un film distribué sous Licence Libre. Aux Etats-Unis, il existe le réalisateur Brian Flemming, qui met les rushes de
Nothing so Strange, son documentaire sur l' assassinat de Bill Gates, à disposition du public afin de faire un autre montage.
Donc, l'intérêt est de prôner la diversité ?
Oui. L'utilisation et la ré-utilisation diverses. Par exemple, imaginons qu'on réunisse le budget pour fabriquer un plan de New York, et qu'on filme plein d'images depuis un hélicoptère. Cela a déjà été fait plein de fois dans des films, mais on ne peut pas les réutiliser. A l'inverse, ce système de Licence Libre autorise tous les réalisateurs à les reprendre, qu'ils soient amateurs ou professionnels, qu'ils bénéficient d'un budget confortable ou souffrent au contraire de l'impossibilité de survoler New York en hélicoptère.
Comment distinguer les frontières entre droit d'auteur et propriété publique? Modification et partage vous semblent-ils inconcevables avec la protection de l'oeuvre d'un auteur?
Je comprends que la nuance soit difficile à saisir, mais le droit d 'auteur est inaliénable. Les Licences Libres sont compatibles avec le code de la propriété intellectuelle en France et valables dans tous les pays signataires de la convention de Berne, c'est-à-dire environ 250. Il faut considérer cela comme une extension du droit d'auteur traditionnel. Pour vous donner un exemple, c'est comme si vous passiez un contrat avec un éditeur et lui cédiez une partie des droits pour qu'il puisse les exploiter. Les Licences Libres, c'est pareil, sauf que vous passez ce contrat au préalable avec qui le souhaite, à savoir l'humanité toute entière. Vous donnez d'avance, sous un contrat Creative Commons ou Licence Libre, la possibilité à quiconque d'utiliser tel ou tel droit. Après, cela ne remet pas en question votre droit d'auteur, puisqu'il est inaliénable. Quoiqu'il en soit, il y a protection du droit moral.
La culture libre favorise le collectif, le leitmotiv est « Chacun peut y participer ». Ne pensez-vous pas que ce système décrédibilise les professionnels? Tout le monde peut-il faire du cinéma ? Au final, est-ce vraiment démocratique ?
En fait, c'est juste un autre moyen de distribuer des images et de les partager. Il n y a pas de nuance entre professionnel et amateur. La Licence Libre s'applique aussi bien à des films professionnels qu'amateurs. Par exemple,
Varsovie Express sortira en salle, le référent pour affirmr qu'il est professionnel, pourtant tout le monde pourra le copier, le modifier. De toute manière, je pense que la frontière entre amateur et professionnel est floue. Aujourd'hui, on a des réalisateurs qui ont fait de hautes études dans ce domaine et d'autres non ,mais qui sont autodidactes et qui n'ont pas moins une vision personnelle du cinema. Au final, les films se valent, ce n'est pas forcément le niveau d'études qui définit une barrière entre pro et amateur.
N'avez-vous pas peur d'une culture du pillage et du recyclage des oeuvres ? La qualité des oeuvres est-elle toujours en jeu ?
Non, le cinema libre est uniquement un choix de distribution. Je ne vais pas prendre le cinema comme exemple. Mais dans la musique, sur les sites libres comme Dogmazic ou Boxson, on trouve de tout, des perles comme des prestations médiocres. Donc ce qui donne de la plus-value à une oeuvre est sa valeur artistique. On n'est plus dans un système où c'est la force commerciale derrière une oeuvre qui va faire son succès, c'est désormais la réelle qualité de cette oeuvrequi prime.
Pensez vous que les plateformes comme DailyMotion ou Youtube sont aussi des plateformes de culture libre ?
Je pense qu'il y a particulièrement deux choses dangereuses sur Youtube et DailyMotion, qui proviennent de la responsabilité des administrateurs de ces sites. D'une part, il y a un problème de gestion des droits, parce qu'ils ne proposent pas telles ou telles licences, lorsqu'on poste une video, pour définir avec le public les droits d'auteurs, si un tiers a le droit de la modifier ou non. Du coup, on se retrouve devant un outil qu'on imagine utilisable par tout le monde mais les droits donnés autour de ses oeuvres sont flous. De toute façon, 90% du contenu sur DailyMotion est illégal. Mais je comprends tout à fait la démarche des jeunes réalisateurs qui ne savent pas où présenter leurs films. Nous, on se bat pour faire valoir notre offre, car elle s'accompagne d'une gestion des droits, et d'autre part d'un partage des revenus, ce qui n'existe pas sur DailyMotion. On propose une plate-forme de streaming, avec une solution de vente du film sur différents supports.
Comment a été accueillie votre société ?
De manières très diverses. On a des soutiens sans hésitations, car cela répond à leur peurs et questionnements des dernières années, car on sait bien qu'il y a une faiblesse dans le système économique des producteurs. Pour d'autres, ce n'est pas le cas. On reçoit régulièrement des attaques informatiques. Mais en tous cas, on a eu un entretien avec le CNC très concluant, un débat prometteur.
Les politiques et la Loi Hadopi
Qu'attendez vous du gouvernement, quelles types de solutions souhaitez vous voir acceptées ?
On ne peut pas attendre grand chose d'un gouvernement qui a financé sa campagne avec l'aide des majors, et qui donne la présidence d'une commission d'étude sur le téléchargement au PDG de La Fnac, Denis Oliviennes, qui a écrit un livre :
La gratuité c'est du vol. Donc la loi est absolument dangereuse et incorrecte. Avant tout, elle est liberticide, qu'il s'agisse du cinéma ou non. De plus , elle est obsolète et anachronique, car lutter contre le téléchargement est impossible, utopique. Ralamax Prod dénonce cette hypocrisie qui consiste à affirmer que le téléchargement ne peut pas être une force. Le pire c'est qu'ils n'y croient pas eux-mêmes. D'ailleurs, le texte a été jugé contraire aux droits de l'homme par le Parlement Européen, parce qu'il prévoit de suspendre l'abonnement Internet. Or, aujourd'hui, Internet est un vecteur social.
Donc le constat actuel est de remarquer l'aveuglement des professionnels face à leur public ?
Oui, car quand on cherche à attaquer le consommateur, il est normal qu'il se venge, en quelque sorte.
Crise du cinéma
Depuis quelques années, il me semble que c'est toute l'industrie du cinéma français qui est en crise. Le cinéma libre est-il une alternative temporaire en attendant que l'industrie du cinéma se redéfinisse, ou bien un avenir catégorique ?
Je pense qu'il existe deux phénomènes. D'une part, on n'ira pas à l'encontre des principes de la société. Aujourd'hui, c'est indéniable, tout le monde télécharge des films, donc il faut que les lois se mettent au diapason de ces pratiques et non l'inverse. Or que ce soit le loi Dadvsi ou Hadopi, elles cherchent toutes les deux à contraindre la société à revenir au système qui avait été prévu par les lois. Donc non, le cinéma libre n'est pas temporaire, car on viendra indéniablement à un système où toutes les oeuvres seront à la disposition de tout le monde, légalement, librement, et gratuitement.
Dans un second temps, par rapport au Club des 13, effectivement, il y a des restructurations à aborder mais essentiellement dans les circuits de production. Je ne sais pas quelle va être l'adéquation entre le cinema libre et les restructurations nécessaires mais il existe des problèmes communs, et d'autres non. Par exemple, aujourd hui, le Club des 13 souligne que les producteurs se trouvent dépourvus de fonds de soutien automatique car le nombre d'intermédiaires a augmenté et chacun a exigé une part sur le fonds de soutien automatique. Nous, pour
Varsovie Express, on met en place des fonds publics et les cotisations des internautes. Ce couple public-privé nous permet de ne pas avoir d'intermédaires comme les chaînes de télévision qui nous pomperaient notre argent, et de disposer entièrement du fonds de soutien.
Avez-vous d'autres points de divergence avec les propositions du Club des 13 ?
Le point fondamental est l'absence d' intermédaires et le libre téléchargement. Après, on a une conception différente du support matériel qu'est le DVD. On vend des DVD, mais seulement en édition limitée, plus chers et collector. La rareté des objets est privilégiée. L'avantage et la valeur essentielle de notre système est aussi que tous les films sont possibles. Car grâce à Internet, on va trouver des niches, un public pour chaque film. Il n'existera plus de films formatés.
La naissance de Ralamax Prod et de la culture du libre a-t-elle aussi pour cause le contexte de crise récemment soulevé par le Club des 13 ? D'une industrie sclérosée par les grands groupes et les chaînes de Télévision ?
En quelque sorte oui. Les majors ont mis en place un système, - je laisserai le soin à d'autres de définir à qui la faute, qui s'appelle « la chronologie des médias » sur lequel elles s'appuient. A côté de cela, des petites sociétés pensent que cette chronologie est le bon système et veulent faire pareil. Le club des 13 l'a souligné dans son rapport. Pour schématiser, les majors sortent un film en fonction de la chronologie des médias, c'est-à-dire en salle, en DVD, à la télévision et puis en VOD. Forcément, le libre téléchargement est une nuisance pour leur système. Au contraire chez nous, la chronologie des médias est obsolète car on pense qu'on peut sortir un film en salle et en même temps sur Internet sans que cela nuise au succès du film. Par exemple, on a vu le cas de réalisateurs qui ont vu leurs films piratés et le résultat à participé à booster la sortie en salle. Les producteurs ont même envoyé des lettres de remerciements aux pirates. Le problème avec les majors, c'est que la sortie en salle est un produit d'appel pour ensuite vendre des DVD. C'est juste de la promotion.
Lorsqu'on pense Internet, on pense aussi interactivité et rayonnement mondial ? Qu'en est-il ?
Bien sûr, c'est ce qui fonctionne le mieux. Pour
Varsovie-Express, le scénario est traduit en anglais grâce à nos collaborateurs et bientôt en néerlandais. Il y a deux jours, une traduction a commencé en grec. C'est vraiment un avantage car c'est aussi une forme de partage.
Pouvez-vous présenter l'événement "Paris Capital du Libre" qui aura lieu le 24 et 25 septembre ?
La Maison Internationale de Paris accueille Paris Capital du Libre, qui a lieu tous les ans. Au départ c'est un concours ouvert à différentes structures évoluant dans le libre. Cet événement a été créé suite au Logiciel Libre et désormais la culture libre est partout, d'où notre présence. Il y aura surtout une table ronde, avec pour objet le nouvel entrepreneur de la culture libre, pour montrer que la culture libre n'est pas seulement une idéologie du partage, mais un véritable modèle économique avec des entrepreneurs.
Renseignements :
Paris Capital du Libre
www.paris-libre.org
Conférence de Joseph Paris et Enguerran Deraedt de Ralamax Prod : Cinéma libre et équitable : nouvelles pratiques et nouveau business model.
Conférence 17h-18H le 24 septembre à la Maison Internationale de Paris
Ralamax Prod
www.ralamax.net
www.varsovie-express.com