Et maintenant le silence


Et maintenant le silence

Quelques mots pour Alain Resnais (1922-2014).

Article de Mickaël Pierson



« Je sais pas comment on fait pour vivre sans Alain Resnais. Je n’ai pas le mode d’emploi. »
Moi non plus.

Ces mots émus prononcés, dimanche 2 mars sur Europe 1 par Pierre Arditi à l’annonce de la mort du cinéaste Alain Resnais, doivent être partagés par bon nombre de cinéphiles. Après Éric Rohmer et Claude Chabrol, c’est l’un des derniers grands noms du cinéma français qui tire sa révérence avec un ultime film que nous découvrirons dans quelques jours (Aimer, boire et chanter sort le 26 mars), avant d’avoir pu tourner son dernier projet (Arrivée, départ).

La célébration est aujourd’hui unanime. De son vivant pourtant, Alain Resnais n’aura été célébré qu’avec les réserves que l’on accorde aux cinéastes qui ne parviennent ni ne veulent pénétrer les catégories toutes faites de la production cinématographique et qui, comble du sort, ne s’adaptent même pas à la hors catégorie instituée des cinéastes inclassables censés se renouveler à chaque projet. S’il y a bien une chose que la longue carrière d’Alain Resnais a montré, c’est à quel point le réalisateur se fichait des catégories et des discours tout faits. Peu de discours d’ailleurs de la part d’Alain Resnais qui resta un homme discret, mettant volontiers en avant son équipe : les scénaristes - parmi lesquels Marguerite Duras, Alain Robbe-Grillet, Jorge Semprún, Alan Ayckbourn, et cætera -, les acteurs évidemment, notamment ceux qu’il rappela régulièrement à lui - Sabine Azéma, Pierre Arditi, André Dussolier et Lambert Wilson -, mais aussi les équipes techniques tout aussi fidèles - Éric Gautier, son formidable directeur de la photographie depuis Cœurs (2006), le décorateur Jacques Saulnier avec qui il travaille depuis Muriel ou le temps d’un retour (1963), Hervé de Luze, monteur depuis On connaît la chanson (1997). Au générique de ses films, on lit d’ailleurs « dirigé par » et non « un film de », attestant que, pour lui, le cinéma a toujours été une affaire collective.

 
Cœurs
 

Dans son bel hommage dans Le Monde (1), Jacques Mandelbaum revient sur l’histoire complexe qui lie le cinéaste au Festival de Cannes. Si le réalisateur reçut plusieurs prix français (le Vigo, le Delluc), s'il fut à quelques reprises primé à Venise (L’Année dernière à Marienbad, 1961 ; Muriel ou le temps d’un retour ; Cœurs) ou à Berlin (Smoking/No Smoking, 1993 ; On connaît la chanson ; Aimer, boire et chanter), le plus grand festival de cinéma lui réserve souvent un accueil plus que timoré : que les films gênent le pouvoir en place (Nuit et brouillard, 1956 ; Hiroshima, mon amour, 1959) et le relèguent hors compétition ou qu’il soit ignoré des jurys successifs. Seul Mon oncle d’Amérique (1980) se voit décerner le Grand Prix en 1980. Il faut ainsi attendre 2009 pour voir Resnais récompensé d’un surprenant « Prix exceptionnel du jury pour Les Herbes folles (2009) et l’ensemble de son œuvre », belle célébration en soi, mais qui indique en filigrane qu’il ne parvint pas à trouver sa place parmi les récompenses régulières et donc parmi le jury. Une récompense largement voulue par la présidente du jury Isabelle Huppert qui la remet en main propre au réalisateur.

Alain Resnais déstabilise. Alors que les débuts de sa carrière le placent, en amont de la Nouvelle Vague, comme cinéaste de l’Histoire et de la mémoire (de ses premiers courts métrages à La Guerre est finie en 1966), il semble s’en éloigner après la réalisation d’un Cinétract en 1968 (film collectif non signé, dans la mouvance contestataire de Mai 1968 et destiné à une diffusion militante dans les usines ou les universités). On présente encore ce moment-là comme une rupture dans sa filmographie. De même que plus tard, les années 1990 marqueraient un nouvel éloignement avec une œuvre plus légère et plus théâtrale. Rien n’est moins sûr et rien n’est moins léger que l’œuvre de Resnais. Si un fil traverse bien sa carrière, c’est celui de la mémoire ou plutôt de l’impossibilité de l’homme à faire mémoire, de l’évocation du colonialisme français (Les Statues meurent aussi, 1953) à la mémoire défaillante des faussement labyrinthiques L’Année dernière à Marienbad et Providence (1977) jusqu’au constat de l’homme condamné à la répétition des mêmes erreurs dans le croisement des générations de Vous n’avez encore rien vu (2012).

 
L'Année dernière à Marienbad
 

Joueur peut-être, mais toujours grave derrière la légèreté apparente. Comme chez l’enfant, le jeu est chez Alain Resnais une affaire tout à fait sérieuse. Si l’ancrage historique et politique semble peu à peu disparaître de ses films, les questionnements restent les mêmes. Déjà, les premiers films interrogeaient des destinées individuelles au cœur de l’histoire collective. C’est cette place et ce rôle de l’homme que le cinéaste poursuit, met en scène et questionne toute sa carrière. Au fonctionnement de la mémoire se superpose peu à peu, et de manière de plus en plus visible, un dévoilement de la solitude de l’existence et de l’imminence de la mort. Même ses films en apparence les plus ludiques sont traversés par ces deux questions, de l’engluement généralisé et dépressif des personnages de On connaît la chanson à l’angoissant évanouissement de personnages dans le plan tels des fantômes du pourtant réjouissant Pas sur la bouche (2003). Incompréhensions irréconciliables (Smoking/No Smoking, Vous n’avez encore rien vu), errances des cœurs et rencontres de deux solitudes (Cœurs, Les Herbes folles), le comique se mêle alors indéniablement au tragique et le rire de plus en plus aux larmes. Souvent, les cœurs sont lourds chez Alain Resnais.

 
Vous n'avez encore rien vu
 

Un réalisateur célébré donc, mais pas trop. Un réalisateur qui a sa place depuis longtemps dans les livres de cinéma et d’Histoire (Nuit et brouillard), mais qui pourtant peine à financer ses projets, comme a pu s’en indigner son producteur Jean-Louis Livi à la dernière Berlinale. Un réalisateur souvent nommé aux Césars mais rarement récompensé, à qui on préfère en 2007 Guillaume Canet (un comble !) alors qu’il vient de présenter l’un de ses plus beaux films (Cœurs). Qu’importe, indifférent aux modes et aux commentaires, Alain Resnais trace sa route, l’une des plus belles et des plus émouvantes du cinéma français. Dans ses deux derniers films, le réalisateur nonagénaire semblait jouer avec l’idée de sa propre mort : depuis le dramaturge qui convie sa troupe post mortem à l’homme malade dont on se dispute l’amour ou les faveurs. À 91 ans s’éteint l’un des pans les plus importants et les plus vivants du cinéma français. Comme hommage, TF1 diffusait dimanche soir Bienvenue chez les Ch'tis (2). C’est sûr, le cinéma français sera bien morne désormais alors que l’un de ses représentants les plus jeunes et les plus aventureux n’est plus.

Je sais pas comment on fait pour vivre sans Alain Resnais. Je n’ai pas le mode d’emploi. Non vraiment pas.


(1) Jacques Mandelbaum, « Alain Resnais, le cinéaste qui revenait des morts », Le Monde (Paris), n° 21500.
(2) Arte et France Culture se rattraperont cette semaine.



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