Chasser le réel


Chasser le réel

Quelques mots sur Richard Matheson (1926-2013).

Article de Fabien Alloin



Au départ, c'est une toute petite chose : un bouton dans une boîte ; un verre d'eau ; le hublot d'un avion ; le regard d'une fille. Au départ, ce qui noircit les pages de Richard Matheson n'est rien si ce n’est la banalité du quotidien. Le décor est un pavillon de banlieue, une station-service, les rues d'une ville d'été. On s'y balade sans que l'on nous tienne par la main car on connaît le chemin. Sûr d'être déjà passé par là, persuadé de pouvoir au dernier moment nous retourner pour revenir sur nos pas, on ne risque rien. Mais quand la petite chose grossit pour occuper la totalité du décor, quand ce qui n'était qu'un détail devient l’obsession du récit, il est déjà trop tard pour faire demi-tour. Il faut appuyer sur le bouton caché dans cette boîte et trouver coûte que coûte ce verre d'eau pour ne pas mourir de soif. Il faut comprendre ce qui bouge de l'autre côté du hublot de cet avion, sur son aile en flammes et se souvenir de qui est cette fille inconnue que l’on croit pourtant avoir déjà aimée. La banalité du quotidien chez Richard Matheson, et plus particulièrement dans ses près de 200 nouvelles, n'attend que quelques pages pour se laisser parasiter. D'une ligne à l'autre, dans un clignement d’œil, le monde que l’on imaginait avoir reconnu s’écroule. Les murs deviennent mous et fondent, les camions prennent l’allure de créatures voraces et de la réalité promise s'échappent des monstres bien familiers : solitude, peur de la mort, folie, étouffement du couple. L’écrivain nous a quittés ce lundi 24 juin 2013 et plus encore que ses romans adaptés au cinéma (Je suis une légende, La Maison des Damnés, L’Homme qui rétrécit, et cætera), les images qui restent de ses histoires sont celles de récits courts qui de 1959 à 1964 firent les beaux jours de La Quatrième dimension (Rod Serling). En vingt pages comme en vingt minutes, ce qui nous prenait au ventre était moins le climax de l’histoire que la manière avec laquelle son univers, liquéfié, finissait par nous glisser entre les doigts. Alors que l’écrivain est parti rejoindre Ray Bradbury, le monde qu’il a laissé est lui toujours là. Il attend qu’on l’écrive, qu’on le lise et qu’on le regarde.

 
L'homme esquissa un sourire.
- Alors, adieu, dit-il, et il s'éloigna.
- Je pense qu'il a voulu dire au revoir, dit Edith.


La Maison des damnés, 1971.



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