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Site de financement participatif et cinéma français : où se trouve le public ?

Article de Fabien Alloin



Un maître-mot : participer. Le 24 avril dernier, Ulule, premier site de financement participatif en Europe fusionnait avec le site Peopleforcinema. Ce dernier, qui depuis 2009 permettait aux internautes d'intervenir dans le financement de certains films contre une éventuelle rétribution financière selon leur nombre d'entrées, voyait ainsi son fonctionnement même se transformer. À la manière du leader aux États-Unis, KickStarter - Les Cahiers du cinéma indiquaient en novembre 2012 que « 10 % des films présentés au dernier Festival de Sundance » avaient en partie été financés par ce site - il n'est désormais plus question d'un quelconque retour financier. En plus des goodies, des informations exclusives sur la production du film et des avant-premières, la contrepartie est désormais en partie symbolique. La page KickStarter dédiée au prochain film de Zach Braff, Wish I Was Here, l'indique aux contributeurs de 10 dollars : "You're now a part of this movie".

Peopleforcinema racheté, Ulule procède de la même manière. À cette valorisation de l'internaute mettant la main à la poche a été donné le nom de « Premier Cercle ». Donner quelques euros pour aider la production d'une œuvre à laquelle on croit c'est devenir partie intégrante de ce film ; rejoindre ce premier cercle qui l'entoure. Mais clairement, il ne s'agit pas ici de payer pour voir - attendons pour cela la sortie en salle - ou payer pour rendre possible le projet. Les deux premiers films proposés, L'Homme que l'on aimait trop d'André Téchiné (avec entre autres Catherine Deneuve et Guillaume Canet) ainsi que Homosapiennes d'Audrey Dana (Alice Taglioni, Sylvie Testud, Marina Hands...), se feront quoi qu'il arrive, avec ou sans le financement des internautes. Il serait idiot pour un producteur de le nier, ainsi, Olivier Delbosc joue la carte de la franchise (sic) sur la page d'Homosapiennes : « Concrètement, le budget d'Homosapiennes est suffisamment avancé pour assurer que le film verra le jour, mais il n'est pas entièrement bouclé ; ce qui limite les conditions sur certains éléments de production. Le premier objectif de 25.000 € est donc à la fois une façon d'aider à la production du film dans les meilleures conditions possibles, mais aussi (et c'est tout aussi important !) une façon innovante d'impliquer le public dans la vie d'un film qui se donne pour ambition de "connecter" son public » !

Ce qui peut paraître scandaleux n'est pas tant de trouver derrière cet appel à l’argent des internautes la société de production Fidélité Films et des films aussi fauchés que Astérix et Obélix : au service de sa majesté (Laurent Tirard, 2012), La Croisière (Pascale Pouzadoux, 2011) ou Le Petit Nicolas (Laurent Tirard, 2009) mais de voir s’y dessiner une si triste image du public : pour 150 euros donnés pour L'Homme que l'on aimait trop, il est possible d’avoir son nom au générique du film. Comprenez ici que cette opportunité que l’on vous offre est quasiment philanthropique. C’est une faveur que l’on vous fait de vous « connecter » à ces films. Pour 150 euros, la société Fidélité Films vous offre la chance d’être impliqué dans « la genèse d'une grande œuvre du cinéma français ». Aider André Téchiné, Catherine Deneuve et Guillaume Canet à boucler leur film est assimilé à un acte de création ; participer est créer. Qu’importe que vous n’ayez aucun talent, qu’importe que vous ne sachiez ni filmer, ni écrire, ni jouer la comédie. Contre un peu d’argent, on peut tout de même vous faire une petite place dans le cinéma français. Votre nom apparaîtra, au contraire de tous ces spectateurs anonymes et idiots qui eux aussi payeront leur entrée ou leur DVD mais à des kilomètres de ce « Premier Cercle ». On ne vous a pas menti, "you're now a part of this movie" : son public.



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