En suspens


En suspens

L'attente du prochain film de Takeshi Kitano amène avec elle ses souvenirs d'enfance.

Article de Fabien Alloin



C'est l'histoire d'un homme à la démarche de canard et au visage fermé. C'est l'image d'un Buster Keaton inadapté au monde mais heureux de s'y plaire tout de même. C'est la souffrance d'un grand garçon n'ayant jamais fait le deuil de son enfance et qui s'amuse à pleurer et à tuer de rire. Sans doute trop tôt adoubé par l'Europe et ses festivals, sans doute trop pris au sérieux, si les années 2000 furent celles d'une remise en question frontale et d'un rejet de sa propre image de cinéaste, elles virent aussi naître une distance entre lui et son public français. Alors que ses histoires de yakuzas nous semblaient par leur genre et leur poésie si proches, l'écart entre lui et nous apparaît pour la première fois durant ces années et ce de manière presque géographique : Takeshi Kitano s’éloigne. Après Zatoichi (2003), son œuvre la plus impersonnelle à ce jour mais son premier véritable succès au Japon, de moins en moins aimables, se jouant de la narration classique au point de faire fuir les distributeurs les plus frileux, ses films tentent de sortir du confort qu'on leur avait injustement accordé d'office. Le cinéaste veut tout détruire : son image, ses films passés et ceux à venir. Takeshi Kitano veut prouver qu'il s'appartient et que si tout doit brûler, c'est lui-même qui mettra le feu comme il le fait dans le bel Achille et la tortue (2008).

En 2010, Outrage permettait au cinéaste de jouer encore avec le souvenir de ses premiers films mais peu convaincu, on attendait plus de lui et on souffrait même durant plusieurs scènes, presque gênés. Pourtant, le peu de vie qu’on y trouvait nous faisait tout de même le défendre malgré des réserves très nettes. On le faisait car il est de ces cinéastes qu'on a dans le ventre depuis l'adolescence et qui nous ont ouverts au monde lorsque l'on est devenu « cinéphile ». On le défendait car trop timide pour lever le poing en l’air, on sentait tout de même dans son cinéma l’insoumission d’un homme trop fragile, trop à fleur de peau pour se justifier, s’excuser ou ramper. Le cinéma de Takeshi Kitano a la force des faibles, des marginaux, des abandonnés. Dans le documentaire Takeshi Kitano, l’imprévisible (Jean-Pierre Limosin, 1999), lorsqu’il explique que dans la boxe qu’il exerce en amateur l’important est de recevoir des coups pour savoir quel effet ça fait, l’image d’un gamin tête brûlée nous revient en mémoire. On pense au garçon de L’Enfance nue (1968) qui s’évertuait à se faire mal et à tout casser pour que l’on se souvienne de lui comme si se détruire était un moyen de se faire aimer. Outrage Beyond présenté l’année dernière à la Mostra de Venise et il y a un mois au Black Movie de Genève sortira sans doute cette année en France en DVD, en VOD ou peut-être même en salles. Si on ne manquera pas de voir ce film, on imagine déjà le suivant et l’autre après lui comme pour se rassurer. Takeshi Kitano continue de réaliser des films. On reste encore avec lui, pour un temps, enfant.



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