Dessine-moi une Histoire


Dessine-moi une Histoire

De "Django Unchained" à "Zero Dark Thirty", dessine-moi une Histoire.

Article de Fabien Alloin



Avant que ne se termine Inglorious Basterds (2009), Quentin Tarantino condamne les accès d'un cinéma où s’installe confortablement Hitler et tout le gratin du Troisième Reich. Quand la salle se trouve plongée dans le noir, on comprend vite que plus personne ne pourra en sortir. Une jeune femme, Shoshana, met le feu au cinéma, une petite poignée d'Américains le fait exploser et le réalisateur tord le cou à l'Histoire ; lui construit à l'explosif d'autres portes de sortie. Durant Cannes 2009, Samir Ardjoum rapportait un point important vis à vis de cette grande scène : « Tu verras, dans quelques années, les américains oublieront qu’Hitler s’est suicidé ». Sur l'écran de la salle en flammes, Shoshana éclate de rire en voyant qu'elle est enfin vengée, elle, sa famille, le peuple juif et avec eux tous les opprimés du nazisme.

Même en regardant son nouveau film sous toutes les coutures, ce renversement de l'Histoire, cette bifurcation que permet la fiction est absente de Django Unchained. Si Django se libère dans l'Amérique esclavagiste d'avant la guerre de Sécession, rien de ce qu'il fait ne semble pouvoir avoir une quelconque incidence sur l'Histoire. Profondément ancré dans la fiction, incapable d'emmener avec lui des personnages historiques aussi facilement reconnaissables que ceux d'Inglorious Basterds - Candy n'est pas Hitler - si Histoire il y a dans Django Unchained elle est autour. Elle a comme noms décors, maquillage, costumes. La petite histoire est bien lovée dans la grande mais l'esclavage, le Ku Klux Klan, l'Ouest américain, tout ça fait partie d'un tout et n’est que la mise en image d'un paysage. Quentin Tarantino y construit son film et y développe donc ses thèmes comme il l'avait fait plus tôt dans le cinéma bis - Boulevard de la mort (2007) - le film de blaxpoitation - Jackie Brown (1997) - ou le chambara et le western - le dyptique Kill Bill (2003 et 2004). Rien de nouveau sous le soleil en somme et rien ne pouvant justifier la polémique qui a accompagnée la sortie du film aux États-Unis - si ce n'est cette envie de Quentin Tarantino de revendiquer coûte que coûte cette filiation à l'égard de la grande Histoire.

Coincée entre faits historiques et traitement intimiste, cette semaine Kathryn Bigelow ne choisit pas. Le paysage de son Zero Dark Thirty est celui de la traque d’Oussama ben Laden orchestrée par la CIA et le personnage principal, Maya - interprétée par Jessica Chastain - est là pour nous la faire vivre de l’intérieur. Les voix des victimes du 11 septembre 2001 ouvrent le film, le corps d'Oussama ben Laden le ferme et entre ces deux instants la cinéaste ne laisse rien de côté filmant tortures, interrogatoires, briefings de bureau et fraternité de soldats comme elle suivrait avec zèle un cahier des charges. Tout cela ne serait pas si grave si le regard de Jessica Chastain ne permettait pas à Kathryn Bigelow de tout justifier. On accepte ce que l’on voit car le personnage de Maya le fait avant nous - la regarder assister avec professionnalisme à une scène de torture dès les premières minutes donne le la. Aucun regard critique ne semble possible sur des images que la cinéaste fait prémâcher par son personnage. La mort d’Oussama ben Laden apparaît alors rapidement comme une vengeance personnelle : on nous montre que le terroriste a causé le décès d’une amie de Maya et qu’à travers sa propre mort à lui, la jeune femme prendrait du galon. L’Histoire est à l’image mais n’est qu’un outil. On entend et lit à droite et à gauche dans la presse française que Zero Dark Thirty met en scène le combat courageux d’une femme au milieu d’hommes et pourquoi pas l’autobiographie déguisée de son auteur. Le profond malaise que laisse ce film, plus encore que de constater que l’Histoire n’a pas fini de se faire tordre le cou, confirme bien qu’à deux poids, deux mesures. Quand certains invitent Tupac dans leur western et se font prendre la main dans le sac tentant de forcer le passage, d’autres passent entre les mailles du filet. 



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