Abel Ferrara, un œil dehors


Abel Ferrara, un œil dehors

En 2012, de "Go Go Tales" à "4h44 Dernier jour sur Terre", Abel Ferrara jette un œil sur le monde.

Article de Fabien Alloin



L’un contre l’autre, dans leur loft new-yorkais, Cisco (Willem Dafoe) et Skye (Shanyn Leigh) attendent la fin du monde. Dans quelques heures tout sera fini et dehors, comme si de rien n’était, la ville continue de vivre. Les magasins de quartier sont toujours ouverts, les livreurs sur leur scooter continuent de passer entre les voitures coincées dans les embouteillages et dans les appartements au dessus d’eux, tous les écrans sont allumés : ordinateur, télévision, tablette tactile, téléphone, tout est relié. Encore une demi-journée devant soi et serré contre celui qu’on aime, le plus important est de communiquer. On partage nos derniers moments avec Skype, avec YouTube, on s'engueule une dernière fois et on quitte la vie avec l'illusion d'avoir appartenu à un même monde. Pourtant, avant que ne se termine le dernier film d'Abel Ferrara, 4h44 Dernier jour sur Terre, avant que tout ne pète, Cisco sort de chez lui et marche un moment dehors pour retrouver des amis. Avant la fin du monde, il met un pied hors de ses quatre murs comme s'il partait à l'aventure ; comme si débutaient pour lui les premiers instants d'une expédition primitive loin de tous ses écrans. Une amie le met d'ailleurs en garde sur les dangers des rues en cette nuit de fin du monde. Elle pense sans doute aux pilleurs, à une foule paniquée et aux coups de feu qui vont avec mais la ville est déserte et Cisco n'y croisera pas grand monde - tout au plus une prostituée et quelques junkies. Après un moment il rentrera chez lui et retrouvera Skye pour mourir avec elle.

Ces quelques instants passés dehors, parmi les plus réussis de 4h44, Cisco n'est pourtant pas prêt à les vivre. Si le dernier film d’Abel Ferrara se termine dans l’espoir d’une prochaine vie possible, la courte balade nocturne de son personnage est une déchirure. Cisco marche en baissant les yeux jusqu’à l’appartement de ses amis et une fois arrivé là-bas, ne restera qu’une minute pour ne pas leur dire grand-chose. Tout est communication dans 4h44, mais en face d’amis de plus de vingt ans, quoi se dire ? Tout est relié au monde mais une fois au milieu de celui-ci, que faire ? De son grand loft jusqu’à l’immeuble de ses amis et lors du chemin retour, Cisco se dépêche. La fin du monde approche, il n’a pas de temps à perdre et espère surtout que personne ne vienne lui parler. On lui a déjà dit, les rues sont dangereuses alors il fonce droit devant sans regarder autour de lui. Il passe deux fois devant le Paradise, le cabaret de Go Go Tales, sans le voir. Il entend peut-être la musique et les éclats de rire derrière la porte mais ne s’arrête pas. À l’intérieur, des danseuses de toutes nationalités font la fête avec des touristes asiatiques arrivés en bus plus tôt et comme tous les jeudis, dès que la nuit sera tombée, les filles choisiront de faire un numéro qui leur tient à cœur. En ce soir de fin du monde on trouvera sur scène une danseuse classique, une pièce de théâtre, un tour de magie. Au Paradise les danseuses, les salariés et le public sont depuis longtemps devenus une famille et cette famille, un monde. On y parle toutes les langues, on y trouve tous les accents et en ce dernier jour sur Terre, eux aussi resteront ensemble ; eux non plus ne sortiront pas dehors. Cisco les laisse là, rejoins celle qu’il aime et aussi connectés qu’ils soient, ils seront bientôt seuls à 4h44. Leur télévision s’éteint et l’un contre l’autre, dans leur loft new-yorkais, Cisco et Skye attendent la fin du monde.



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