Tu parles !


Tu parles !

Sorties de "Rengaine" de Rachid Djaïdani, les paroles restent en l'air.

Article de Fabien Alloin



Le documentaire Sur ma ligne (2006), réalisé par Rachid Djaïdani durant l'écriture de son second roman Mon nerf (2003), est plus que le making of d’un livre en train de se faire. Pendant qu’il se filme trois années durant enfermé dans sa chambre avec ses carnets, ses stylos, son vieil ordinateur et sa mère de l’autre côté de la porte veillant à ce qu'il se nourrisse, Rachid Djaïdani existe. Comme un réflexe de survie, comme si malgré ses mots il fallait encore se protéger pour ne pas disparaître, le cinéaste réalise Sur ma ligne comme il repasserait avec un stylo chacune des lettres qu'il aurait déjà posées sur papier. Impressionné par son écriture, un éditeur avait remis en cause plus tôt la paternité des lignes du jeune écrivain et les images qu'il allait filmer alors pendant ces trois années auront comme but de construire la preuve qu’il en était bien l’auteur. Derrière ce prétexte, on comprend pourtant rapidement que ces cinquante minutes de documentaire sont aussi importantes pour Rachid Djaïdani que de se voir publier ou que de tenir en main son livre tout chaud sorti de chez l’imprimeur. Sur ma ligne vit de la même urgence que ses ouvrages, de la même sincérité que son premier long métrage Rengaine (2012). Qu'importe le temps que ça prendra, Rachid Djaïdani s'applique à exister. Se faire un nom n’a pas d’importance ce qui compte est de l’habiter.

Pour cela il faut s'entourer, chercher vers qui se tourner, filmer ce qui bouge aux alentours. Sa mère devient l'un des plus beaux personnages de Sur ma ligne dès qu'il la laisse parler ; dès qu'elle se met à danser devant la caméra. Toutes les connaissances qu'il suit un jour de Ramadan et qu'il interroge dans le webdocumentaire Une heure avant la datte (2012), réalisé cet été pour Arte, n'ont pas tant de choses que ça à dire mais n'arrêtent jamais de parler, relancés sans cesse par les questions pièges du cinéaste. Rachid Djaïdani a beau se filmer seul pendant des années dans la chambre de Sur ma ligne, il passe chacune des images de ses films à aller vers l’autre et à essayer de sortir de soi. Les frères qui n'acceptent pas le mariage de leur sœur dans Rengaine ne sont pas quatre ou cinq mais quarante, comme la promesse d'une multitude insaisissable. Rachid Djaïdani filme leur bêtise mais, avec la même générosité que ses livres ou que ses passages à la télévision, n’en condamne jamais définitivement un seul. Le film est court – 1h15 – mais on leur laisse tout de même le temps de parler car on ne sait pas ce qu’il peut arriver. Si le discours pourrait sans doute paraître naïf, si c'est de ce côté-là que se trouveront les plus grandes réserves vis-à-vis de ce premier long métrage, le monde de Rachid Djaïdani trouve son immensité à travers toutes ces voix. La chambre de Sur ma ligne est toujours là, le Paris de Rengaine a des allures de village mais la claustrophobie de Boumkoeur (1999), son premier livre, n’est plus. L'envie de cinéma qui s'échappe du film est bruyante et timide à la fois. Elle est susurrée de la bouche à l’oreille mais pourrait tout aussi bien être criée haut et fort. Quelque chose qui ressemblerait à « Je suis là ! J'existe ».



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