DVD "La Saga des Conti - Au cœur d'une révolte ouvrière"


DVD

Celui qui se bat n'est pas sûr de gagner, mais celui qui ne se bat pas a déjà perdu.

Article de Elise Pinsson



2009, l'usine de pneumatiques Continental de Clairoix va fermer, les médias l'ont annoncé le 11 mars. Qu'importe si son personnel n'est pas au courant ce fameux matin d'hiver et si le site dégage des bénéfices. Une trahison sociale de plus. Une autre boîte sur le carreau. 1120 chômeurs supplémentaires sous le mandat de Nicolas Sarkozy. Sonnés, les salariés se regroupent devant l'usine. Un jour, puis deux, puis... Les noms d'oiseaux fusent, des pneus brûlent, mais surtout, une lutte, finalement solidaire et fraternelle, voit le jour sur le site de Clairoix. Ensemble, les salariés refusent la fermeture du site installé dans l'Oise depuis 75 ans.

C'est la naissance puis l'organisation de cette lutte-là qu'a filmé Jérôme Palteau, le réalisateur de La Saga des Conti (2013), au cœur d'une révolte ouvrière. Ce natif de Clairoix livre des images tournées durant le conflit qu'il a suivi de près puisqu'il a accompagné les leaders du mouvement dans leurs réunions, dans leurs déplacements et a assisté aux principaux moments de cette « saga ». Une saga dont la plupart ont entendu parler tant la mobilisation et la détermination des « Conti », de Clairoix à Sarreguemines en passant par l'Allemagne, ont fait date dans l'histoire des derniers conflits sociaux. L'interview de Xavier Mathieu, leader CGT, par David Pujadas, avait ainsi largement été commentée. Le journaliste de France 2 avait demandé au syndicaliste s'il « regrettait [les] violences » commises à la sous-préfecture de Compiègne. L'administration avait été mise à sac.

Le DVD permet de revenir, plusieurs années après la fin du conflit social (mais pas du conflit judiciaire) et la fermeture de l'usine, sur les faits marquants de cette lutte, et notamment sur le rôle du comité de lutte, créé dès le début du mouvement. Il présente une version inédite du film (97 minutes) qui avait été diffusé sur France 3 et Public Sénat­, puis projeté dans les salles de cinéma en mars 2013. Ce réalisateur de films d'entreprise a étayé son propos en interviewant différents salariés chez eux, en pleine campagne ou à leur poste, au sein de l’usine de pneumatiques. Avec eux, il revient sur ce qu'ils ont vécu.

Le film s’ouvre donc sur cette galerie de personnages, dont certains en seront les héros. Fougueux et déterminé, Xavier Mathieu en est le premier, Roland Szpirko a le second rôle, mais comme souvent, ce second rôle est essentiel. Ancien ouvrier du sous-traitant automobile Chausson, ce syndicaliste Lutte ouvrière a aidé les salariés à mettre en place la stratégie qui a finalement fait reculer les dirigeants allemands et permis aux salariés d'obtenir des indemnités de départ extra-légales.

 
 
 © Patrick Deschepper
 

Pas à pas, Jérôme Palteau suit les « Conti ». Devant l'usine de Clairoix, en assemblée générale, en réunion du comité de lutte, à Sarreguemines, en Allemagne, il est là, d'où la force de ces images, qui sont pour certaines uniques. Elles témoignent de la difficulté de mener le conflit. Des doutes, des hésitations, des négociations, des clashs aussi, sans parler des moments de joie, d'euphorie de visages galvanisés. Le réalisateur a visiblement su se faire oublier et gagner la confiance de ces hommes. Même le soir des négociations, à Hanovre, il est des leurs. Toutefois, la mise en scène de cette « saga » crée parfois un décalage d'avec les images prises sur le vif. Le montage des séquences, les images de la lutte et les interviews réalisées à d'autres moments restent ainsi très classiques. L'épopée ne gagne pas en consistance avec la réalisation. Et la musique originale guillerette composée par Loïc Lannoy s'accorde mal avec l'idée de jusqu'au-boutisme adoptée par les salariés.

Les suppléments de l'édition DVD sont quant à eux inégaux, tant du point de vue de l'information pure et de sa compréhension que de la qualité des images ou de la prise de son. Encore une fois, Jérôme Palteau était là, avec les « Conti ». Mais toutes les séquences proposées n'étaient peut-être pas nécessaires. Certaines scènes laissent l'impression que des images qui n'ont pas trouvé leur place dans le film ont été placées dans l'édition DVD sans réelle intention. La séquence intitulée Joyeux Noël montre des salariés qui se retrouvent, un « après lutte » évidemment pas simple. Ils viennent assister à un spectacle de fin d'année. L'extrait s'achève sur l'un d'eux, qui n'est pas dans la séquence en question. Il se rend à La Poste (plan présent dans le film), ce qui n'a pas de lien avec les images qui précèdent. Celle des Politiques montre Caroline Cayeux, maire de Beauvais, chahutée par les salariés, elle n'a pourtant pas été la seule... La Lutte : son ADN est consacrée à Xavier Mathieu, qui vient d'être condamné à une amende, en appel, pour avoir refusé le prélèvement de son ADN par la police, mais là, rien n'est expliqué. Le syndicaliste cégétiste, passé devant la caméra de Cédric Klapisch dans Ma part du gâteau (2011), interprète le chant révolutionnaire L'Internationale devant le Tribunal d'Amiens. Le spectateur reste sur sa faim, quelques explications supplémentaires auraient été les bienvenues.

 
 
© Arnaud Dumontier
 

Par contre, par exemple, Tous ensemble ? Pas le choix ! rappelle que la lutte a dû dépasser les clivages syndicaux pour être efficace, ce qu'évoque Xavier Mathieu dans le long métrage et qu'on imagine pire encore... Comme la séquence suivante, La Bataille de Verdun. Des extraits qui rappellent encore que l'union fait bien la force. Et pour ceux qui redemandent Xavier Mathieu, Didier et son langage fleuri ou Roland Szpirko et la stratégie qu'il a élaborée, d'autres séquences ont été ajoutées.

Enfin, la séquence sur LIP rappelle que d'autres luttes ont été menées et continuent d'être menées... Comme d'autres images sur le conflit social vécu par les salariés de Clairoix ont été tournées. Notamment celles de Philippe Clatot, lui aussi natif de l'Oise. Comme Jérôme Palteau, il a pris sa caméra dès l'annonce de la fermeture de l'usine. Les deux films ont peu de choses en commun, même si quelques images, tournées au même moment, se font écho. Les Conti gonflés à bloc (2010) est un long film (145 minutes) récompensé par le Grand prix du Festival Filmer le travail de Poitiers. Auto-produit, le documentaire est filmé caméra au poing également. Philippe Clatot livre un documentaire sur le conflit de 2009. Aucun commentaire n'a été ajouté ; seules quelques scènes ont été tournées en dehors des actions de lutte à proprement parler. Les plans, composés avec soin, montrent avec sensibilité les difficultés rencontrées par les salariés depuis l'annonce brutale de la fermeture du site jusqu'à l’obtention d'indemnités de départ extra-légales.

Aujourd'hui, le feuilleton judiciaire se poursuit pour les anciens salariés de Continental. Selon une dépêche AFP datée du mois d'août : « La direction de Continental a saisi le Conseil d'État, après la confirmation en mai de l'annulation du licenciement de 22 ex-salariés protégés de l'usine de Clairoix par la Cour administrative d'appel de Douai [...]. Une autre décision doit être rendue le 30 septembre 2014 par la Cour d'appel d'Amiens, concernant cette fois près de 700 anciens « Conti », dont le motif économique des licenciements avait été invalidé par le Conseil des prud'hommes de Compiègne le 30 août 2013 ».

 
 
La Saga des Conti, au cœur d'une révolte ouvrière de Jérôme Palteau - DVD édité par Les Éditions Montparnasse - Disponible depuis le 2 septembre 2014.


Image d'en-tête : © Arnaud Dumontier


Fiche du film


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