DVD « En présence d’un clown »

Article écrit par

Sortie DVD chez Capricci d’un téléfilm tardif et majeur du maître scandinave disparu en 2007, accompagné d’un making of tout bonnement indispensable.

Comme rarement, l’édition DVD est ici la chance de voir, en même temps qu’un film, son négatif idéal. Soit, en vis-à-vis du premier DVD comprenant En présence d’un Clown (1997), l’un des derniers téléfilms d’Ingmar Bergman, sorti en salle l’année dernière, un second nous offrant son vertigineux Making of. Le film officiel (le « positif ») est, en droite ligne de la réputation du maître suédois, une œuvre puissante mais aussi très éprouvante, où à la crudité des mots (et parfois des gestes) de personnages en flagrant délit d’introspection répond la sophistication d’une scénographie toute théâtrale. Plus que jamais, le jeu est partout, de la première à la dernière image, le projet du personnage de Carl Akerblom de réaliser et projeter à un petit comité le « premier film parlant et vivant » (nous sommes en 1925) étant surtout prétexte à l’intelligente mise en opposition de deux types de représentation concurrents : le cinéma et le théâtre.

L’outrance naturelle des personnages, la scène qui est déjà celle de la vie s’articule alors en toute transparence aux enjeux du projet de représentation d’un épisode de la vie de Schubert, idole d’Akerblom. Cette frontalité de l’art, cette mise à disposition de la fiction dans le cadre même du récit, si elle finit par emporter le morceau dans le film même, gagne néanmoins particulièrement au visionnage du Making of, présentant Bergman, auteur d’un cinéma et d’une télévision de la hantise, de la douleur psychologique, en formidable vieillard malicieux, dirigeant ses acteurs au plus près. Mis en scène avec fluidité, ce document (le « négatif ») déjoue aisément les risques de culte emphatique du tournage ayant parfois tendance à discréditer le genre. Observer la préparation d’une scène par un Ingmar Bergman à la fois très directif, plus que sûr de ses attentes (Peter Stormare, qui venait de tourner pour Spielberg à l’époque, osera une comparaison inattendue) et ouvert aux divers aléas du tournage confère ainsi à En présence du clown un contrechamp évidemment complémentaire, mais surtout stimulant de bout en bout.

La réunion de ces deux films valant à la fois pour eux-mêmes et en regard l’un de l’autre est ainsi, quatre ans déjà après la disparition du cinéaste, la précieuse occasion de lui conférer une nouvelle actualité, soumettre l’une de ses ultimes réalisations à une évaluation à la fois libre et forcément vouée à une contextualisation en regard de l’œuvre entière. Mais c’est surtout cette étrange joie à voir le travail de mise en scène rester pour le cinéaste une occasion de partage, de transmission de son enthousiasme qui enivre. L’un des sommets de cette entrée dans les coulisses étant sa proposition à Stormare de prendre sa place, le temps du tournage d’un plan du film où lui-même apparaît, symbolique à la fois d’une évidente confiance dans son équipe et d’un amusement enfantin quant à une possible réversibilité des fonctions. Revoir ce plan, cette séquence après pareille transparence de sa méthode ne manque alors pas de faire son effet.

En présence d’un clown, le film, est entre autres choses l’histoire d’une hantise, celle d’un homme mûr se voyant guetté par une Mort ayant les traits d’un clown blanc féminin, à la fois bouffonne et inquiétante, matérielle (le fantastique tient certes une place dans le film, mais à égalité avec le rationnel, comme chez Weerasethakul) et labile. Le making of est de son côté la chronique burlesque d’un art vivant, un cinéma (une télévision) s’offrant en stimulant work in progress, mené à la baguette et de main de maître par un lutin farceur dont le rire résonne encore.

DVD édité chez Capricci


Partager:

Twitter Facebook

Lire aussi

L’Odyssée

L’Odyssée

Le film de Christopher Nolan décrit les aventures d’Ulysse, de la prise de Troie à son retour victorieux à Ithaque où il retrouve sa femme, Pénélope, et son fils Télémaque. L’adaptation est très conventionnelle sans aucune inventivité formelle, et reflète plutôt les fantasmes de notre époque que ce qui pouvait animer les personnages homériques.

Pâques sanglantes : entre tragédie antique et western conventionnel

Pâques sanglantes : entre tragédie antique et western conventionnel

Le cinéma néo-réaliste de Giuseppe de Santis exalte la choralité et le lien cosmique entre les paysages ruraux du Latium et leur population vivant en complète autarcie et dans un enracinement profond à une terre inhospitalière. D’amples travellings et mouvements d’appareil à la grue assument cette transition entre le décor naturel agreste et les protagonistes en proie à des luttes intestines ou des rixes claniques. Dernier volet de la trilogie paysanne de Giuseppe de Santis, Pâques sanglantes est une tragédie grecque au dénouement cathartique. Relecture ..