Don’t Look Now (Ne vous retournez pas, 1973)

Article écrit par

Une petite fille meurt dans un accident. Quelques mois plus tard, ses parents sont confrontés à l´étrange réapparition de l´enfant décédée. Aujourd´hui presque usé jusqu´à la corde, ce synopsis de film fantastique fut le terrain de jeu presque vierge de Nicolas Roeg en 1973.

Le film est inspiré d’une nouvelle de Daphné du Maurier, à laquelle on doit notamment Rebecca (1940) d’Alfred Hitchcock. On y pense évidemment, il s’agit du même postulat où les morts réapparaissent dans le monde des vivants. Le style romanesque gothique, dont l’anglaise fut a posteriori déclarée chef de file et l’œuvre considérée comme un puits de scénario sans fond, est à nouveau le matériau de base pour un film d’angoisse.

La tension provoquée par le film est encore aujourd’hui bien présente. Quarante années de fictions sanguinolentes, de superproductions où les fantômes se disputent l’affiche avec les complots humains, et une multitude de scénarios alambiqués ne sauraient enlever au cinéaste un certain mérite. Celui de croiser les genres tout d’abord : il s’agit avant tout d’un drame familial, la perte d’un enfant, et de la survie d’un couple parti s’installer en Italie après cette épreuve. L’alchimie entre Julie Christie et Donald Sutherland convainc, et justement, malgré plusieurs dialogues indiquant le contraire, on trouverait presque l’entente infinie qui semble régner entre les deux époux suspecte. Laura Baxter semble être une femme totalement épanouie, et peu encline à la dépression malgré une évocation de médicaments et de sa fragilité.

Pourtant, le réel va se déséquilibrer par le biais de deux sœurs rencontrées à Venise, dont l’une aveugle possède des dons de voyance. Entre le scepticisme de l’époux et l’enthousiasme soudain de la femme qui pense pouvoir communiquer avec son enfant, c’est l’étrangeté des deux sœurs qui est la plus marquante. Mais c’est véritablement Venise, théâtre des progressives réapparitions de l’enfant (vêtue d’une cape rouge comme au jour de sa mort) qui permet à l’angoisse de s’infiltrer véritablement. L’enfant surgit au coin d’une rue, les époux se perdent, et si les effets musicaux grandiloquents ne cessent de le rappeler, Venise est une ville labyrinthique, regorgeant de sculptures, d’églises et de recoins propices aux déambulations (physiques et mentales). Accentuant l’isolement des personnages, la ville est déserte, les hôtels ferment avant l’hiver et les Italiens ne comprennent pas l’anglais !

 

Lors des deux scènes nocturnes, dont l’ultime scène du film, le sol se recouvre d’une brume (très artificielle) et les murs fatigués deviennent décors de châteaux hantés. On se croirait presque dans un film de la Hammer, tant la musique est omniprésente, des trois notes musicales rythmant les apparitions de l’enfant jusqu’aux inserts violents sur des éléments architecturaux inquiétants. Il serait dommage de dévoiler l’intrigue dans sa totalité, car le scénario est simple mais efficace, et s’il fait appel à des recettes rebattues aujourd’hui, il ne faut pas oublier qu’il fut un des précurseurs de ce mélange entre film dramatique, inscrit dans un certain réalisme, et fantastique diffus. Par ailleurs, la coproduction italo-britannique apporte évidemment beaucoup au projet, ne serait-ce que dans les possibilités visuelles pour l’ancien directeur photographique qu’est Nicolas Roeg.

Deux scènes sont à retenir : la première du film, absolument étrange et réussie, où le montage haché donne aux images une certaine irréalité, et bien sûr le grand finale ! Ce climax, grotesque de tragique, réalignant de nombreux plans du film augmentés de sons de cloches d’églises, reste assez efficace. Tout y est mêlé, du visage rayonnant de Julie Christie à celui, assez effrayant il faut l’avouer, du vieil oracle aveugle, jusqu’à la scène de sexe du couple, morceau de sensualité aujourd’hui délicieusement kitsch ! À l’image du film entier, cette scène souligne la multitude d’idées et de styles cinématographiques qui parfois frôle un bon vieux giallo, s’en en avoir la totale décontraction, mais qui malgré tout, atteint son but ultime : nous faire peur !

Titre original : Don't Look Now

Réalisateur :

Acteurs : , , , , ,

Année :

Genre :

Durée : 110 mn


Partager:

Twitter Facebook

Lire aussi

La ragazza di Bube : une leçon d’humanité

La ragazza di Bube : une leçon d’humanité

Dans l’arrière-pays toscan à peine libéré du joug fasciste, un lien indéfectible se noue entre le jeune partisan Arturo dit  » Bube » , le vengeur, et Mara, jeune sauvageonne en mal d’amour. Dans les convulsions et les remous politiques de l’ immédiat après-guerre, Luigi Comencini filme le passage à l’âge adulte de la jeune paysanne immature. Ballotée par des événements qui la dépassent, elle prend brusquement conscience de sa nature profonde. C’est aux côtés du maquisard qu’elle va forger une expérience désabusée de la vie. Relecture actualisée..

Nuit et Brouillard ou comment convoquer l’indicible

Nuit et Brouillard ou comment convoquer l’indicible

A revoir « Nuit et brouillard », le documentaire d’Alain Resnais nous plonge dans une sidération honteuse. Les images de déshumanisation génocidaire hantent sans répit notre mémoire et convoquent notre mauvaise conscience collective. Elles sont le contrepoint du plaidoyer élégiaque en faveur d’une paix universelle que sous-tend la sublime prose littéraire de Jean Cayrol, écrivain-poète et résistant déporté à Mauthausen en 1942. Le présent des ruines et de désolation est le pendant d’un passé tragique qu’il s’agit de raviver douloureusement pour le tirer de l’oubli terminal. Dix ans après la découverte de l’ampleur victimaire de la « solution finale » sciemment élaborée par les dignitaires nazis, la mobilité contemplative des travellings parcourant les vestiges de la machine concentrationnaire vient contrebalancer la stase des charniers de cadavres amoncelés ad nauseam et déblayés par les bulldozers dans un précipité hallucinant. Relecture de ce documentaire fondateur à l’aune de notre regard rétrospectif contemporain..